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VOLUME 5, CXL

Première publication : 17 décembre 2008

Clefs : Roland , mort , Dieu , peuples , lieux


Mais non, mais non, tu n’es pas mort. Pas en entier, en tout cas, il te reste encore un peu de... Je ne dirai pas de "vie", ça non, je ne peux pas le dire. Le mot est trop lourd, trop difficile à soupeser. Trop improbable de lui donner sa masse réelle. Vie. Trop vite dit. Vie. Bon... Cela dit, non, tu n’es pas mort en entier. Il te reste un peu de... matière... matière peut-être... matière, oui, peut être. On aurait dit : "Flotter entre deux rides du temps-" et on dirait aussi qu’entre la glace et l’eau se forme une mince couche d’air qui permet de survivre... Dirait-on. Après tout, il suffit bien que nous reste ce minimum d’air que nous pourrions éternellement économiser. Qui nous permettrait de respirer tout doucement et tout doucement murmurer. De sorte qu’un promeneur de berge de mare ou de lac très attentif très à l’écoute, comme pourrait l’être un pur disciple d’Esai et de Dogen, reconnaîtrait, affleurant de la glace, la prière des esprits légers flottant sous la glace sur les eaux et par dessus la glace s’élevant au ras de la glace glissant perceptible seulement pour d’autres esprit légers promeneurs des berges d’hiver, quand meurt la lune au petit matin naissant, vêtus de blanc, le long des berges blanches dans les fumées blanches sur la mare ou le lac blanc. C’est le même chant étouffé qui glisse sur le papier de riz ou de soie qu’un passage de fourmi fait trembler. C’est ce même chant qui soulève l’image frêle des preux disparus ; et les mots l’enveloppent de salive au goût de sang clair et de tempes tapant à se rompre au portes du crâne. Non tu n’es pas mort en entier disait Josué. Et jamais il ne s’était ainsi tant adressé à Dieu que depuis qu’il s’était persuadé qu’il n’existait pas et que, lui-même n’ayant d’existence que dans une infirmité du temps, sans existence avant et après, et, durant son existence, n’ayant de réalité que de cette masse de mots et de chairs, était en somme une image assez juste de ce Dieu disparu. Non tu n’es pas plus mort en entier que je ne suis entièrement vivant. Mais nous vibrons bien tous deux du passage de notre sœur fourmi et de ce chant qui fait se soulever la feuille de riz et l’image des disparus pour peu que la salive et le sang humectent les mots dans la bouche des hommes et leur donnent ce goût de fade de mer endormie. "Écoute Josué, lui disait Dieu, sa voix fatiguée à peine portée à travers les ondes du temps, écoute. Moi-même je connais le désespoir quand tu te désespères." Et Josué essayait d’entendre et le sang battait à ses tempes et le bruit de pompe de son cœur emplissait ses oreilles du dedans.

©Editions de l'Amourier, tous droits réservés

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