BRIBES EN LIGNE
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On dit qu’Homère était aveugle
© Michel Butor
Ecrivain(s) : Butor (site)

pour Frédéric Mugler

1) Mentor

"Elle sauta d’un bond des hautes cîmes de l’Olympe
Jusqu’en Ithaque et s’arrêta sous le porche d’Ulysse,
Sur le seuil de la cour, sa pique de bronze à la main,
Avec les traits d’un hôte, de Mentès, roi de Taphos..."

  Mentès ou Mentor, le début du texte hésite entre les deux formes. Adoptons la seconde comme presque tout le monde, en particulier le Mentor, le professeur de ce Télémaque, cet élève qu’était le duc de Bourgogne. Préfacer l’Odyssée ! Quel rêve pour un écrivain ! Une occasion qu’il ne peut rencontrer qu’une fois dans sa vie. Impossible naturellement pour lui de se fourvoyer dans les méandres de l’érudition. S’il veut être le Mentor de son Télémaque lecteur, il lui faut commencer par adopter naturellement le texte tel qu’il nous a été légué depuis plus de 2500 ans, lu et relu par tous les écrivains d’Occident, admiré par tous ceux que nous admirons, et y promener sa modeste lanterne, sans essayer d’en reconstituer ce qu’il pouvait être antérieurement à son écriture, sa recension sous Pisistrate.

  Mentor n’est qu’un des mille déguisements d’Athéna. Elle est la déesse aux mille ruses, et c’est elle, à vrai dire, qui enseignera à Ulysse à se multiplier, à jouer toutes sortes de rôles. Elle est la grande actrice. Elle transforme tout en théâtre. Il lui suffira de rencontrer Dionysos pour inventer celui-ci.


2) Télémaque

"O Télémaque, montre-toi toujours vaillant et sage.
Si la belle ardeur de ton père est bien présente en toi,
Si tu t’imposes comme lui par l’acte et la parole,
Ce voyage aura son effet et portera ses fruits..."

  Télémaque, auditeur de tant de récits dans le texte, c’est bien nous lecteur. Il est à la recherche de son père, comme nous sommes à la recherche d’Homère. On insiste beaucoup sur sa ressemblance filiale. On ne reconnaît Ulysse que lorsque qu’il le veut bien, comme son institutrice Athèna, mais on le reconnaît toujours en Télémaque. Celui-ci est un anti-Oedipe ; il ne veut pas tuer son père, mais le retrouver, parce qu’il est le seul à pouvoir le délivrer des prétendants qui importunent sa mère, parmi lesquels sa mère finira bien par choisir si ce père ne reparaît pas, et que le mariage de sa mère avec un autre représente pour lui au moins l’exil sinon la mort. Nous allons à recherche de notre père époux de la littérature, pour délivrer celle-ci de toutes sortes de prétentions. Nous avons pour cela besoin d’un Mentor. J’en ai suivi beaucoup sous toutes sortes de noms et visages. Et voici que j’ose, mais en tremblant, devenir moi aussi le masque d’Athéna pour tenter de vous faciliter les choses dans votre recherche-lecture.

  Miroir de son père, Télémaque montre l’adolescence d’Ulysse, son passé. Tout le poème peut être considéré comme la représentation de son passage à l’âge adulte. Télémaque a besoin du miroir qu’est son père pour savoir ce qu’il peut, ce qu’il veut devenir, devenir capable de bander son arc. Avenir et passé sautent alors d’un côté à l’autre de la surface réfléchissante. Télémaque est aujourd’hui le passé d’Ulysse qui est son avenir ; demain il sera l’avenir d’Ulysse qui s’enfoncera dans le passé.


3) Nestor

"Sitôt que l’on eût satisfait la soif et l’appétit,
Nestor, le vieux meneur de chars, prit la parole et dit :
Maintenant qu’ils se sont rassasiés l’heure est venue,
en savoir un peu plus sur l’origine de nos hôtes..."

  Digne fils de son père, mais sans le savoir encore, Télémaque doit raconter son voyage chez Nestor, comme Ulysse chez Alkinoos. Son récit est avant tout question. Il est parti parce qu’il ne sait pas, qu’il doit savoir. Nestor le plus sage et le plus vieux des Grecs retour de Troie, peut combler quelque peu son ignorance, mais surtout lui indiquer la piste d’un autre récit, celui que lui fera peut-être Ménélas à Sparte. Ainsi le fils navigue à la recherche de son père, non seulement d’île en île ou de ville en ville, mais de récit en récit. Il arrivera ainsi jusqu’aux récits de son père lui-même, à l’intérieur desquels il lui faudra démêler peu à peu les déguisements et les masques.

  Nestor va confier ses hôtes à son fils Pisistrate. Athèna-Mentor ne devrait pas avoir besoin de guide pour aller à Sparte, mais elle fait semblant d’en avoir besoin, et qui sait si elle n’en a pas besoin dans ses relations avec les hommes. Sans doute elle informe, hante, possède ce Pisistrate qui croit lui montrer le chemin. Tous les commentateurs anciens ont remarqué l’identité de nom entre ce personnage et le tyran d’Athènes qui ordonna en l’an 561 avant JC, d’écrire les poèmes d’Homère, confiés jusqu’alors à la mémoire des rhapsodes. Il prétendait d’ailleurs descendre de Nestor. Nombreux ont dû objecter alors que cette parole vive n’avait nullement besoin des mille béquilles des caractères sur les papyrus. Et pourtant, c’est bien qu’elle commençait à devenir floue, brumeuse, à ;s’effacer. Ainsi tout critique ou Mentor a besoin d’un éditeur, et même, je l’avoue d’un traducteur. La langue changeait alors. L’écriture qui la fixait, a contribué, à changer son changement.


4) Protée

"Quand, dans sa marche, le Soleil touche au milieu du ciel,
Le vieux Prophète de la mer surgit des vagues sombres
Que fait frémir, sur tout son corps, le souffle du zéphyr ;
Il sort de là et va s’étendre au creux de ses cavernes..."

  Mobile dans l’élément mobile, il peut prendre toutes les formes, mais il ne parle que lorsqu’on l’a fixé. Alors il est capable de tout dévoiler. Son passage par tous les rôles : "lion, dragon, panthère, porc volumineux, eau courante, arbre empanaché de verdure..." lui permet de déceler ce qui est de l’autre côté du mur, du miroir ou de l’horizon.

  Homère, a-t-il existé un Homère ? Sept villes se vantaient de l’avoir vu naître. L’auteur de l’Iliade est-il le même que celui de l’Odyssée ? Et dans ce poème l’auteur de la Télémaquie (les quatre premiers chants), est-il le même que celui des Récits chez Alkinoos (du chant V au XIII) ou du Massacre des Prétendants ( toute la fin) ? Et il y a aussi les Hymnes homériques. Et un étrange poème comique lui était attribué, la Batrachomyomachie (combat des rats et des grenouilles). Et celui qui a établi le texte sous Pisistrate ne mérite-t-il pas aussi un peu le nom d’Homère ? Nous en avons déjà sept à notre disposition. Et si nous suivons certains érudits, éditeurs, traducteurs, avec toute leur déconstruction interpolatoire, n’en trouverons-nous pas des centaines ? Chaque rhapsode pendant au moins deux siècles, n’a-t-il pas mis son grain de sel ? L’île de Calypso est-ce Malte ou du côté de Gibraltar ? La Cimmérie est-ce du côté de Cumes ou beaucoup plus loin ? Et même Ithaque est-elle Ithaque ? Si nous ajoutons les imitateurs, les traducteurs, les adaptateurs, depuis Virgile jusqu’à Joyce, en passant par Chapman, Pope et Madame Dacier, quelle poigne nous faudra-til pour saisir Protée !


5) Calypso

"La nymphe se drapa d’un grand châle resplendissant,
Léger et gracieux, se mit une écharpe dorée
Autour des reins et se couvrit la tête d’un long voile ;
Puis elle prépara le départ d’Ulysse au grand coeur..."

  Arrivé en ce cinquième chant, impossible de résister au plaisir de citer un autre Mentor, Fénelon, qui nous raconte que la déesse reconnait immédiatement Télémaque comme fils d’Ulysse, lui propose aussi l’immortalité qu’il méprisera lui aussi :

  "Calypso ne pouvait se consoler du départ d’Ulysse. Dans sa douleur, elle se trouvait malheureuse d’être immortelle. Sa grotte ne résonnait plus de son chant ; les nymphes qui la servaient n’osaient lui parler. Elle se promenait souvent seule sur les gazons fleuris dont un printemps éternel bordait son île : mais ces beaux lieux, loin de modérer sa douleur, ne faisaient que lui rappeler le triste souvenir d’Ulysse, qu’elle y avait vu tant de fois auprès d’elle. Souvent elle demeurait immobile sur le rivage de la mer, qu’elle arrosait de ses larmes, et elle était sans cesse tournée vers le côté où le vaisseau d’Ulysse, fendant les ondes, avait disparu à ses yeux..."

  Calypso offre à Ulysse l’immortalité pour qu’il reste éternellement auprès d’elle. Circé aussi lui fournira cette possibilité. Mais il veut rentrer à Ithaque et retrouver Pénélope, et ceci est contraire aux sollicitations divines. S’il demeure chez Calypso ou Circé, il disparait du monde des hommes. Immortel, c’est pour tous les siens comme s’il était mort. Image, icône, idole, il pourra se délecter du fumet des sacrifices, mais Pénélope devra subir la loi d’un prétendant, et donc Télémaque ne pourra jamais atteindre à sa maturité. Une fois celui-ci passé à l’âge adulte, Ulysse pourrait repartir pour ne plus revenir, s’en aller en apothéose.



6) Nausicaa

"Bientôt survint l’aurore au trône d’or, qui éveilla
La charmante Nausicaa. Surprise de son rêve,
Elle courut par le palais le dire à ses parents,
Et trouva son père et sa mère au fond de la demeure..."

  Les dieux ont toutes sortes de moyens pour s’insinuer parmi les hommes, leur manifester leur volonté. Ils ont d’abord leurs porte-paroles : devins et oracles ; ils inspirent les aèdes, ils inscrivent des présages sur les pages du paysage que d’habiles déchiffreurs savent interpréter. Réservant l’apparition dans tout leur éclat, avec leurs attributs indubitables pour les grandes occasions, ils préfèrent en général se déguiser en précepteurs ou pastoureaux ; Athéna est spécialement experte en cet art. Ils peuvent conseiller par une simple voix externe ou interne, hanter le héros lui-même, ou encore lui apparaître en un rêve parfois sans équivoque mais qui le plus souvent ambigu, obscur, exige l’exégèse. On ne sait ce qu’a dit le dieu, ni même de quel dieu il s’agit, mais on a l’évidence qu’il s’agit bien d’un dieu. Athéna s’est déguisée en une des amis de Nausicaa pour s’adresser à elle dans son rêve et l’influencer. Non seulement actrice, mais aussi metteur en scène. Elle donne le coup de pouce pour que les billes humaines roulent de telle ou telle façon. Les dieux décident de presque tout, mais ils s’ennuiraient sans le jeu que leur procurent les hommes. Ils ont besoin d’être nourris non seulement par notre sang, relayé par celui de nos bêtes, mais aussi par notre spectacle. La prière en fait partie ; elle pourrait sembler inutile puisqu’ils connaissent nos affaires bien mieux que nous, mais ils n’en connaissent pas tout ; dans notre ignorance nous conservons des secrets, des entrailles qui les charment, et c’est de là que montent ou descendent vers eux ces discours qu’ils se font entendre les uns aux autres, mélodies dont ils comparent la suavité. Ainsi les dieux élèvent certains hommes, souvent à l’insu de ceux-ci, comme des animaux de concours.

  Athèna dit en rêve à Nausicaa que son mariage est pour bientôt, et c’est pour cela qu’il lui faut faire sa lessive, mais rien dans le texte ne nous permet de dire que son époux ait déjà été désigné. C’est seulement une éventualité qui s’approche, à laquelle naturellement chacun songe dans le pays des Phéaciens. Si nu, si démuni qu’il puisse être, il apparait donc comme un parti possible, et la vraisemblance ne fait qu’augmenter d’heure en heure. Mais Nausicaa ne retiendra pas plus Ulysse que n’avait pu le faire Calypso. Parangon de fidélité, il n’en a pas moins certains traits d’un Don Juan de la haute antiquité, comme tant d’autres princes, Thésée par exemple. Passant d’île en île il passe d’adoratrice en adoratrice, mortelle ou déesse. C’est aussi par amour que les Sirènes, ou Charybde et Scylla voudront le dévorer.


7) Alkinoos

"Il y avait comme un éclat de soleil et de lune
Sur la haute maison du magnanime Alkinoos.
Du seuil jusques au fond, deux murs de bronze s’étendaient
De part et d’autre, déroulant leur frise d’émail bleu..."

  Les premiers jardins de la littérature occidentale. Il n’y en avait sans doute pas dans les forteresses mycéniennes, mais il y en avait en Crête, en Egypte et naturellement à Babylone, suspendus. Parmi toutes les demeures parcourues par Ulysse, celle d’Alkinoos émerveille par son luxe qui sans forfanterie, sans ostentation, la fait rivaliser avec celles des dieux. Jardins enchanteurs que nous retrouverons dans ceux d’autres séductrices : Alcina chez l’Arioste, Armide chez le Tasse, ou Julie chez Rousseau. C’est celui-ci qui va cette fois nous servir de Mentor :

   "En entrant dans ce prétendu verger, je fus frappé d’une agréable sensation de fraîcheur que d’obscurs ombrages, une verdure animée et vive, des fleurs éparses de tous côtés, un gazouillement d’eau courante et le chant de mille oiseaux portèrent à mon imagination du moins autant qu’à mes sens ; mais en même temps je crus voir le lieu le plus sauvage, le plus solitaire de la nature, et il me semblait être le premier mortel qui jamais eut pénétré dans ce désert. Surpris, saisi, transporté d’un spectacle si peu prévu, je restai un moment immobile, et m’écriai dans un enthousiasme involontaire : O Tinian ! ô Juan Fernandez ! Julie, le bout du monde est à votre porte..."

  Ulysse nous fait toujours penser à la mer et pourtant il fuit la vengeance de Poseidon, son ennemi non seulement depuis la blessure de Polyphème, mais depuis toujours. C’est lui qui l’empêche de retourner à Ithaque, qui le pourchasse de mer en mer. Athéna aura besoin de toutes ses ruses pour obtenir sa clémence. Les Phéaciens par contre sont particulièrement dévôts de Poseidon. Le seul fait d’être accueilli par eux, est déjà un signe que le dieu s’adoucit. Il n’empêche qu’il estime que ses fidèles en font un peu trop pour Ulysse, et il pétrifie le navire dans lequel ils l’avaient fait passer endormi jusqu’en Ithaque. Il faudra qu’Alkinoos lui sacrifie douze taureaux pour réparer cet excès et que tout rentre dans l’ordre.


8) Demodokos

"Je veux que nous fêtions cet étranger dans ma grand-salle.
Que nul ne dise non ! Faites venir Demodokos,
Notre aède divin, qui tient du ciel, plus que tout autre,
Le don de nous charmer, quel que soit le sujet qu’il chante..."

  Il existe d’autres aèdes dans le texte, mais c’est celui-ci qui tient le plus de place, qui joue un rôle décisif. Il est spécialement décrit comme aveugle. Il est donc manifestement la représentation d’Homère lui-même dans le texte, d’autant plus qu’il chante, à la demande d’Ulysse, la fin de la guerre de Troie, c’est-à-dire la charnière indispensable entre l’Iliade  et l’Odyssée. "Dicunt Homerum caecum fuisse" . C’"était la première règle de ma grammaire latine au lycée. Combien d’entre nous sont entrés dans les langues classiques sous l’enseigne de ce regard fermé ! J’ai rencontré moi-même en Egypte, pays où les mouches grouillent sur les yeux des enfants, les chantres coptes toujours aveugles, un vieillard transmettant son art à un jeune assistant. Le chant était ainsi l’asile de l’aveugle. Mais ce qui me frappe surtout en lisant le poème, dès qu’on a posé cette question de la cécité, c’est son caractère remarquablement visuel. Les recenseurs qui ont transcrit cela sous Pisistrate ne pouvaient évidemment être aveugles. Ce moment d’inscription est une sorte de passage d’un moment d’aveuglement à un moment de surdité. Mais en poursuivant notre poète Protée, quelle extraordinaire acuité d’oeil nous sommes obligés de lui attribuer ! Les fameuses comparaisons homériques sont comme des instantanés, ou même de menues séquences de film, qui viennent illustrer le reste à la manière de vignettes. S’il était aveugle, il s’agissait pour lui de faire voir à tous ces auditeurs rassemblés chez Alkinoos. Pour cela interrogeait-il inlassablement les voyants, allait-il mendiant leurs images pour parvenir à cet art hypervisuel qui dénonce l’aveuglement de tous ceux d’entre nous qui croient voir ?

  Ici Mentor prend les traits et la voix de Chateaubriand dans les Martyrs  :

  "Démodocus était le dernier descendant d’une de ces familles Homérides. Remarque : J’ai adopté la tradition qui convenait le mieux à mon sujet : on sait d’ailleurs que les Homérides étaient des rhapsodes qui récitaient en public des morceaux de l’Iliade et de l’Odyssée. Le nom de Démodocus est emprunté de l’Odyssée. Démodocus était un poète aveugle qui chantait aux festins d’Alcinoüs : on croit qu’Homère s’est peint sous la figure de ce favori des Muses. Par la fiction de cette famille d’Homère, j’ai pu faire remonter les moeurs jusqu’aux siècles homériques sans trop choquer la vraisemblance. Il est assez simple qu’un vieux prêtre d’Homère, dernier descendant de ce poète, poète lui-même, et l’esprit tout rempli de l’Iliade et de l’Odyssée, ait gardé, pour ainsi dire, les moeurs de sa famille. On voit dans les montagnes d’Ecosse, des clans et tribus qui, depuis des siècles, conservent la langue, le vêtement et les usages de leurs pères."


9) Polyphème

"Mais vivant toujours à l’écart et comme un vrai sauvage.
C’était un monstre gigantesque ; il ne ressemblait pas
A un mangeur de pain, mais bien plutôt au pic boisé
Qu’on voit parfois se détacher sur le sommet des monts..."

  Parmi les successeurs d’Ulysse qui pourrait oublier Sindbad le marin ? C’est dans la 75ème nuit de la version d’Antoine Galland, troisième voyage :

  "Le soleil se couchait ; et tandis que nous étions dans l’état pitoyable que je viens de vous dire, la porte de l’appartement s’ouvrit avec beaucoup de bruit, et aussitôt nous en vîmes sortir une horrible figure d’homme noir de la hauteur d’un grand palmier. Il avait au milieu du front un seul oeil rouge et ardent comme un charbon allumé ; les dents de devant, qu’il avait fort longues et fort aigües, lui sortaient de la bouche, qui n’était pas moins fendue que celle d’un cheval ; et la lèvre inférieure lui descendait sur la poitrine. Ses oreilles ressemblaient à celles d’un éléphant et lui couvraient les épaules. Il avait les ongles crochus et longs comme les griffes des plus grands oiseaux. A la vue d’un géant si effroyable, nous perdîmes tous connaissance et demeurâmes comme morts. A la fin, nous revînmes à nous, et nous le vîmes assis sous le vestibule, qui nous examinait de tout son oeil. Quand il nous eut bien considérés, il s’avança vers nous et, s’étant approché, il étendit la main sur moi, me prit par la nuque du col, et me tourna de tous côtés, comme un boucher qui manie une tête de mouton..."

  Polyphème est fils de Poséidon, dieu qui semble avoir précédé Zeus dans la religion des grecs primitifs. L’insulte qui lui est faite dans ce fils est considérée par le texte comme une des raisons principales de la colère de l’ancien "ébranleur du sol" contre le roi d’Ithaque, insulte qui en relaie d’autres. Ulysse se promène dans le passé de la région. Les phéaciens représentaient une civilisation antérieure splendide, celle qui nous donne l’image de la vie divine, reproduisant en miniature celle de la Crête ou des grands empires, dont l’aède entretient la hantise par son chant. Polyphème au contraire, c’est la sauvagerie, l’état de ceux qui ne connaissaient pas encore le pain, anthropophage comme ces autres géants ses contemporains, les Lestrygons. Mais qui ne verrait dans l’insulte même, cet aveuglement, une référence au poète ? Celui-ci maintient non seulement la civilisation ancienne perdue dont il permettra un jour la renaissance, mais aussi cette sauvagerie, cet antérieur fondamental que les prétendants essaient toujours d’enfoncer dans l’oubli. En aveuglant le fils de Poseidon, on le transforme de roi ou de prêtre-roi en poète mendiant. Et qui est responsable de cette déchéance ou transmutation ? Le texte nous répond :"personne", le peuple entier, celui qui n’a même pas de nom dans l’état antérieur et à qui l’aède parviendra à en donner un.


10) Eole

"Il écorcha un taureau de neuf ans, et dans la peau
Il enferma les vents hurleurs qui sifflent de partout ;
Car le fils de Cronos l’avait fait le gardien des vents
Qu’il pouvait exciter ou apaiser selon son gré..."

  J’ai décidé de respecter l’organisation du poème en 24 chants, admirant tout autant l’art de la construction, la bâtisse, que la matière avec ses perspectives qui s’enfoncent à travers l’archéologie et la préhistoire. J’ai donc décidé de gribouiller dans les marges du texte vénérable 24 scholies, une par chant, donnant à ceux-ci comme titre le nom d’un des personnages principaux, en extrayant quatre vers qui en forment comme une présentation.

  Joyce divise son Ulysse en trois parties principales conformément à la tradition homérique : télémaquie, voyages d’Ulysse, retour à Ithaque, mais il concentre l’ensemble en 18 chapitres. Alors que dans le poème antique la télémaquie tient quatre chants, elle n’a chez lui que trois chapitres que les commentateurs ont coutume de nommer : Télémaque, Nestor, Protée. Par contre les récits chez Alkinoos qui tiennent huit chants, s’étalent chez lui dans les 12 chapitres de l’exploration de Dublin par Léopold Bloom : Calypso, Lotophages, Hadès, Eole, Lestrygons, Charybde et Scylla, Rochers flottants, Sirènes, Cyclopes, Nausicaa, Boeufs du Soleil, Circé. Quant à la Vengeance qui remplit les douze derniers chants, la moitié du texte, qui apparait dans la version classique comme l’essentiel vers lequel tout le reste mène, elle se contracte en trois chapitres : Eumée, Ithaque, Pénélope. D’autre part Joyce bouleverse l’ordre des épisodes dans la partie centrale. Chez Homère il faut leur restituer la séquence suivante : Calypso, Nausicaa, puis le grand récit : Lotophages, Cyclope, Eole, Lestrygons, Circé, Hadès, c’est-à-dire l’évocation des morts qui a lieu au milieu du séjour chez Circé, Sirènes, Rochers flottants, Charybde et Scylla, Boeufs du Soleil. Ainsi c’est ce chant X qui nous amène déjà chez la magicienne.






11) Tirésias

"Alors apparut l’ombre du Thébain Tirésias,
Tenant son sceptre d’or. Il me reconnut et me dit :
"Pourquoi donc, malheureux, fuyant la clarté du soleil,
Viens-tu dans ce lieu sans douceur visiter les défunts ?"

  Le devin devine encore après sa mort ; c’est qu’il s’est déjà installé de l’autre côté de la mort pour pratiquer sa divination. Il voit l’avenir et au milieu de cet épisode où le passé remonte à la surface, où l’on reprend par conséquent certains épisodes antérieurs, comme celui d’Elpénor, il en annonce d’autres, en particulier celui des boeufs du soleil, et nous fait passer au-delà de l’actuelle conclusion du poëme. Il explique à Ulysse qu’après avoir éliminé les prétendants il devra repartir, aller chez des gens qui ignorent la mer, et il lui faudra en ce milieu du continent offrir un sacrifice au dieu qui en semble le plus lointain, Poseidon, alors enfin définitivement apaisé. Puis après être rentré chez lui pour faire un grand sacrifice à tous les dieux, la mer devait lui envoyer la plus douce des morts..

  Ici c’est le visage et la voix de Dante que revêt Mentor pour nous diriger vers cet avenir de l’Odyssée . C’est dans le chant XXVI de l’Enfer  :  

  "Quand je quittai Circé qui me cacha là-bas près de Gaète,
  Avant qu’Enée lui ait donné ce nom,
  Ni la douceur de mon enfant, ni la piété pour mon vieux père,

  Ni le devoir d’amour qui aurait dû donner la joie à Pénélope,
  Ne purent vaincre en moi l’ardeur
  Que j’eus à devenir expert du monde..."

  Il reprend la mer, franchit le détroit de Gibraltar, traverse l’équateur, finit par apercevoir au loin la montagne du purgatoire au pôle sud, et est à ce moment englouti par un tourbillon.


12) Circé

"Le soleil une fois parti et l’ombre descendue,
Mes gens allèrent se coucher à côté des amarres ;
Mais Circé, me prenant la main, me fit asseoir loin d’eux,
S’étendit près de moi et m’interrogea longuement..."

  La dangereuse enchanteresse qui transforme les hommes en porcs. Mais dès qu’Ulysse a pu lui résister, elle lui est entièrement favorable. Il lui suffit de demander la réhumanisation de son équipage pour qu’elle obtempère et traite royalement, divinement tout le monde pendant une année. Trois déesses au moins se disputent le coeur d’Ulysse. Zeus est séduit par de nombreuses femmes, Ulysse, sans le chercher le moins du monde, séduit déesse après déesse. Elle nous intéresse aussi comme prophétesse ; elle complète le récit de l’avenir commencé par Tirésias, comblant l’intervalle entre le départ de son île et l’arrivée en Sicile au pays des boeufs du soleil. Si nous pouvons opposer l’ordre que Joyce impose dans Ulysse aux différents épisodes, avec celui dans lequel ils apparaissent dans le poème antique, il est important d’ajouter que celui-ci n’est pas identique à celui de leur "réalité". Il faut alors bien sûr les arranger ainsi : Lotophages après les Kikones, première aventure depuis le départ de Troie, Cyclope, Eole, Lestrygons, Circé avec à l’intérieur l’évocation des morts, puis les Sirènes, les Rochers flottants, Charybde et Scylla, les boeufs du soleil, Calypso, Nausicaa et les récits chez Alkinoos (c’est ici qu’il faudrait introduire la parenthèse de la Télémaquie), l’arrivée en Ithaque, Eumée, puis Pénélope. Mais si nous voulons regarder en détail, nous nous apercevons que l’ordre d’apparition des épisodes du voyage est bien plus complexe avec toutes ces anticipations et récapitulations.

  Délice de trouver ici comme intercesseur La Fontaine qui, dans
la première fable du livre XII nous donne sa version de l’histoire de Circé :

  "Les compagnons d’Ulysse après dix ans d’alarmes,
  Erraient au gré du vent, de leur sort incertains.
  Ils abordèrent un rivage
  Où la fille du dieu du jour,
  Circé, tenait alors sa cour.
  Elle leur fit prendre un breuvage
  Délicieux, mais plein d’un funeste poison.
  D’abord ils perdent la raison ;
  Quelques moments après, leur corps et leur visage
  Prennent l’air et les traits d’animaux différents.
  Les voilà devenus ours, lions éléphants :
  Les uns sous une masse énorme,
  Les autres sous une autre forme..."


  Chez Homère, si le manoir de la déesse est entouré d’animaux divers, les compagnons d’Ulysse sont tous transformés en porcs. Chez La Fontaine, lorsqu’Ulysse a réussi à obtenir leur réintégation à l’humanité ils ne veulent point changer d’état, trouvant que la forme animale leur permet mieux de satisfaire leur passion dominante, alors que, dans le poème antique, le retour à l’humain ne posait aucun problème.  

 

13) Le Vieillard de la Mer

"A ces mots Athèna, l’ayant touché de sa baguette,
Rida sa délicate peau sur ses membres flexibles,
Fit tomber de son chef ses cheveux blonds et recouvrit
De la peau d’un vieillard chacun des membres de son corps..."

  Le vieillard de la mer dans le texte, c’est d’abord Protée, vassal de Poséidon, mais l’expression reparaît dans ce chant XIII avec un autre nom propre, Phorkys, lequel a dans Ithaque un de ses ports, celui où les Phéaciens déposent Ulysse et qui est accompagné des étranges grottes des Naïades où notre héros disposera les cadeaux d’Alkinoos (car tous ceux qu’il avait reçus d’autres dopnateurs ont disparu). C’est un lieu de pétrification, d’inscription durable : cratères de pierre, amphores de pierre, et leurs grands métiers en pierre sur lesquels ces divinités marines fabriquent des tissus de pourpre. Pas étonnant que le vaisseau même des Phéaciens y devienne pierre. Mais le vieillard de la mer dans cet épisode, c’est aussi le déguisement dont Athèna va revêtir Ulysse pour le rendre méconnaissable à ses serviteurs fidèles ou dévoyés, et même à Pénélope jusqu’au dernier moment.

  La comparaison avec Joyce nous oblige à poser la question de la raison de l’ordre des épisodes, et de celui de leur apparition dans le texte. On pourrait croire qu’il s’agit d’une structure "épique" au sens brechtien où l’on pourrait ajouter indéfiniment d’autres aventures, et les mettre dans n’importe quel ordre. Et si c’est bien sans doute ce que pratiquaient les rhapsodes avec la matière fournie par les aèdes, les écriveurs de Pisistrate ont certainement accordé une grande attention à cette succession. L’insulte faite au Cyclope déclenche la fureur de Poseidon qui couvait déjà depuis Troie (sans doute la fourberie du cheval, animal qui lui était relié, l’avait exaspéré), et provoque tous les malheurs de son errance. Mais il y a aussi l’opposition entre ces malheurs imprévus et les malheurs prévus dans l’intervalle qui sépare les séjours chez les deux déesses grâce aux prophéties de Tirésias et de Circé : les Sirènes, Charybde et Scylla, les rochers flottants, les boeufs du soleil. 


14) Eumée

"Pour un peu ces chiens-là, vieillard, allaient te mettre en pièces
En un clin d’oeil, et tu m’aurais alors couvert de honte.
Les dieux m’ont déjà donné tant de peines et d’angoisses !
Pendant que tristement je pleure sur mon divin maître..."

  Le parangon des serviteurs fidèles, mais il lui faudra longtemps pour reconnaître son maître si artificieusement déguisé en vieillard par Athèna. Le fait qu’il soit porcher nous oblige à considérer autrement la métamorphose de l’équipage par Circé. Après les sacrifices humains, on remplace les victimes par des animaux : que de taureaux sont offerts à Poseidon dans ce texte ! Une suite disparue, la Télégonie , nous apprenait l’existence d’un fils d’Ulysse et de Circé qui finira par épouser sa belle-mère, tandis que Télémaque lui épouserait Circé, ce qui nous montre une relation bien étrange et bien étroite entre le roi d’Ithaque et l’enchanteresse.

  Ulysse ne raconte pas seulement ce qui lui est arrivé, il raconte aussi toutes sortes de retours fictifs. C’est comme si les assembleurs du texte actuel avaient profité de l’adjectif "fertile en mille ruses" pour réunir toutes sortes de versions différentes et même les faire proliférer. Il n’hésite pas dès les premiers moments de son retour à montrer son talent d’inventeur devant le jeune berger qui ne s’est pas encore dévoilé comme un des masques d’Athéna. Eumée sera un auditeur de choix. pour une de ces improvisations de virtuose où la Crète joue un rôle essentiel. A l’intérieur de ce récit particulièrement riche, Ulysse nous raconte non seulement les aventures de son "je" inventé, que je pourrais appeler Ulysse 2 (mais il faudrait détailler de nombreux Ulysse 2 tout au long des chants), il met aussi en scène la rencontre de celui-ci avec un Ulysse auquel il attribue encore d’autres aventures et qu’on pourrait appeler Ulysse 3.




15) Théoclymène

"Moi aussi j’ai quitté ma terre, ayant tué un homme
De ma race ; il avait, dans le riche pays d’Argos,
Beaucoup de frères et d’alliés qui règnaient en seigneurs.
J’ai fui pour éviter la mort et la funeste Parque..."

  Tandis qu’Ulysse profitait de l’hospitalité d’Alkinoos en Phéacie, Télémaque profitait de celle de Ménélas à Sparte, mais le metteur en scène Athéna le presse de repartir pour que sa rencontre avec son père ait lieu dans les meilleurs conditions. Ulysse avait évoqué le devin mort Tirésias, Télémaque va ramener avec lui un devin vivant Théoclymène, certes beaucoup moins perspicace, mais qui saura au moins interpréter quelques signes et présages décisifs. Télémaque qui veut d’abord s’arrêter chez Eumée, l’envoie avec tout son équipage dans la ville, et l’adresse à celui qu’il estime le meilleur des prétendants, à savoir Eurymaque, lequel n’échappera pas plus que les autres aux flèches d’Ulysse.

  Ulysse raconte, Ulysse multiplie les récits, mais il n’est pas seul à raconter, les dieux lui prophétisent ou lui rappellent son histoire, se la racontent entre eux. De nombreux autres humains racontent eux aussi leur retour de Troie : Ménélas, Nestor, donnant leur point de vue sur Ulysse et ses voyages. Certains qui ne sont jamais allés à Troie, mais ont aussi été errants, pourchassés, nous racontent leurs fuites devant Poseidon. Ainsi nous avons le récit de Théoclymène et celui d’Eumée enlevé par des Phéniciens à Syros, vendu par eux sur le rivage d’Ithaque à Laerte, père d’Ulysse.


16) Amphinomos

"Ce noble rejeton du roi Nisos, fils d’Arétos,
Etait le chef des prétendants venus de Doulichion,
L’île du froment et des prés ; c’est lui dont les discours
Plaisaient le plus à Pénélope, étant homme de bien..."

  Dans Ithaque on peut diviser les personnages en deux groupes : d’abord la maisonnée réunie autour de la famille essentielle : père, mère et fils, avec ses nombreux domestiques dans le manoir : nourrice et servantes pour Pénélope, héraut, aède pour le roi absent, ou dans les champs, par exemple Eumée, et d’autre part les prétendants avec leurs satellites. Cet assemblée est une sorte de parlement : ils représentent toutes les régions de la confédération ionienne. Ainsi Amphinomos est le chef de la délégation de Doulichion, l’actuelle Leucade. Il y avait encore, outre Ithaque, Zante et Céphalonie. C’est pourquoi l’attitude de Pénélope est forcément ambigüe à leur égard. Il lui est à la fois impossible de les accepter et de les chasser. Certains ont toute son estime. Essentiel dans sa façon de les traiter, leur comportement vis à vis de Télémaque. Le voyage de celui-ci va précipiter leur rivalité. Parmi la maisonnée, certains sont restés impeccablement fidèles au maître et à son fils, d’autres ont choisi les prétendants, c’est-à-dire d’avance celui qui sera choisi par Pénélope et que nul n’est encore capable d’identifier.

  Athèna se couvre avec ses déguisements et ses masques, et elle transparait plus ou moins au travers, se dévoile, se découvre lumineusement. Son éclat se nourrit de ce qui le cachait. Elle embrume ainsi tout le paysage d’Ithaque aux yeux d’Ulysse qui vient de débarquer, ce qui lui permet de l’éclaircir, de le laver. Ulysse le voit alors comme il ne l’avait jamais vu. Elle camoufle Ulysse, en le transformant en vieillard venu de la mer, et le révèle, dénude pour quelques instants devant les yeux de Télémaque, le rendant tellement lumineux que celui-ci le prend pour un dieu, un dieu qui aurait pris l’apparence de son père. Cette lumière c’est en effet la manifestation d’Athèna.


17) Melanthios

"A ces mots, s’approchant de lui, ce fou lui détacha
Un coup de talon dans la hanche ; Ulysse résista,
Sans lâcher le sentier, se demandant tout à part soi
S’il allait se jeter sur lui et l’assommer d’un coup..."

  Le porcher Eumée, le chevrier Melanthios, un peu plus loin le bouvier Philaetios, les trois gardiens des troupeaux d’Ulysse. Eumée est la fidélité même, il est lié aux porcs et donc à Circé amoureuse d’Ulysse, le bouvier sera lié au soleil donc plus ambigu, quant à Mélanthios il est farouchement opposé à Ulysse dès qu’il le rencontre sans le reconnaître, chevrier il possède une étroite affinité avec le cyclope. Les querelles des dieux trouvent leur reflet dans celles de la domesticité.

  Naturellement pour bien des chants j’aurais pu trouver d’autres titres, même en restant dans le domaine des hommes. Ainsi j’aurais pu nommer le chant IV Ménélas, ou le chant X Elpénor, sans faire intervenir les grands dieux, et dans les derniers chants les propositions se pressent en foule. Mais c’est surtout pour ce chant 17 que j’aurais aimé sortir de ma règle pour célébrer un des passages les plus émouvants de notre poème, l’épisode du chien Argo qui reconnait Ulysse à son odeur alors qu’Eumée est trompé par les artifices d’Athéna, et qui en meurt de soulagement.


18) Iros

"Et chacun disait, en jetant les yeux sur son voisin :
"Bientôt Iros ne sera plus Iros, et c’est sa faute,
A voir la cuisse que le vieux nous sort de ses haillons !"
Ils disaient, et le coeur d’Iros alors se sentit mal..."

  Les érudits n’aiment pas beaucoup ce chant XVIII ; ils y trouvent un peu de vulgarité, oubliant qu’on attribuait à Homère non seulement l’Iliade et l’Odyssée, mais aussi la Batrachomyomachie. Pourtant ce personnage du mendiant habituel, du parasite qui se sent menacé par Ulysse mendiant intrus me semble essentiel pour l’ensemble. Impressionnante en effet l’intervention répétée du thème de la faim dans tout cet art.

  J’ai pour moi un intercesseur de taille. Ici Athèna prend le visage et la voix merveilleuse de Monteverdi qui avec l’aide de Badoaro, dans son livret du Retour d’Ulysse dans sa Patrie , donne à Iros une place de choix, renchérissant d’ailleurs sur le texte classique, puisque la victoire d’Ulysse encore déguisé en mendiant, va le conduire chez le musicien vénitien jusqu’au suicide :

  "Cette faim que j’avais toujours connue pour mon ennemie
  Mais que j’avais réduite et vaincue,
  Il serait trop fort de la voir maintenant triompher de moi.
  Plutôt me suicider que de la voir
  Se glorifier de sa victoire sur moi-même.
  Qui évite l’ennemi est déjà son vainqueur.

  Courage mon coeur,
  Surmonte ta douleur !
  Avant qu’il succombe à la faim ennemie
  Mon corps s’en ira rassasier la tombe."



19) Euryclée

"Or, du plat de ses mains, la vieille femme, en le palpant,
Reconnut la blessure et laissa retomber le pied ;
La jambe heurta le chaudron, le bronze retentit ;
Le chaudron bascula et l’eau ruissela sur le sol..."

  L’importance des bains dans l’Odyssée . On se croirait presque chez des japonais. C’est le premier hommage que l’on offre à l’étranger. Ici la nourrice va découvrir la blessure faite par le sanglier lors de la chasse avec Autolycos, donc reconnaître son maître, la première après Télémaque et Argos, ce qui nous permettra de connaître l’enfance d’Ulysse. C’est donc ici que se trouve le début de la biographie de celui-ci. Chez les servantes aussi les antagonismes divins se traduisent. Euryclée la nourrice, Eurynomé la confidente sont les fidèles ; la soeur de Mélanthios, Mélantho est une traîtresse parmi bien d’autres, elle couche avec Eurymaque et insulte Ulysse avant même de savoir qui il est.

  Encore une grande version crétoise du retour d’Ulysse racontée par celui-ci à Pénélope. Nous aurions pu trouver dans le chant 17 une version égyptienne. L’Egypte apparait dans l’Odyssée d’abord à l’intérieur de l’épisode de Protée, mais de toutes sortes d’autres façons, en particulier par cette adjonction à l’invocation des morts, découverte à l’intérieur d’un papyrus qui nous transmet des fragments d’un commentaire de Julius Africanus ; prière préambule qui fait intervenir toute une kyrielle de dieux égyptiens. C’était le vrai pays de la magie, du culte des morts et des animaux. L’horizon égyptien actuel complète l’horizon crétois dont il ne reste que des souvenirs.


20) Philoetios

"En troisième survint Philoetios, le bouvier-chef,
Apportant aux seigneurs une génisse et quelques chèvres.
Il était arrivé avec le bac qui fait passer
Tous ceux qui ont recours à lui pour gagner l’autre rive..."

  Eumée, les porcs, Mélanthios, les chèvres, Philaetios les boeufs, ou encore la représentation dans la maisonnée d’Ulysse de Circé, de Polyphème et du Soleil. Derrière les plus humbles des personnages apparaissent des dieux. Donc dans mes titres j’aurais pu faire intervenir les olympiens, mais j’ai préféré le faire par personnes interposées : Athèna sous le masque de Mentor, Poséidon sous celui de Polyphème ou de Protée. Tpout le poème roule sur le fond de la querelle entre Athèna et Poséidon, les deux divinités qui se disputaient la prééminence sur Athènes. On se souvient de leur concours de cadeaux : Poseidon fait jaillir de la terre un cheval, ce qui est déjà fort bien, mais Athèna propose l’olivier ce qui emporte l’adhésion. Dans le port du vieillard de la mer en Ithaque un des signes distinctifs est l’olivier qui le surmonte.

  Victor Bérard nous donne d’après Proclus le résumé de la suite classique de l’Odyssée dans la Télégonie d’Eugammon de Cyrène :  

   "Ulysse, après les funérailles des prétendants, s’en allait voir ses troupeaux en Elide, puis revenait en Ithaque pour faire les sacrifices ordonné spar Tirésias. Il passait ensuite chez les Thesprotes, y vivait avec leur reine Callidice ; il y avait un fils, Polypoiétès auquel il assurait le trône après la mort de sa mère ; il revenait en Ithaque pour être tué par Télégonos, un fils qu’il avait eu de Circé et qui débarquait dans l’île, à la recherche de son père. Tout se teminait par le mariage de Télémaque avec Circé et le mariage de Pénélope avec Télégonos".


21) Antinoos

"Tel il parla, espérant bien dans le fond de son coeur
Qu’il pourrait tendre l’arc et traverser les fers d’un coup.
Mais c’est lui qui devait tout le premier goûter les traits
Lancés par Ulysse au grand coeur qu’il outrageait naguère..."

  Le plus exaspérant des prétendants. Nous avons l’habitude de les mettre tous dans le même sac ; ils sont pourtant bien différents les uns des autres, et l’on pourrait sûrement découvrir en examinant leur comportement quels dieux et quelles régions, quelles strates ils représentent. Seuls quelques olympiens sont présents dans l’Odyssée : Zeus naturellement, Poseidon et Athèna, Hermès dont l’intervention a été décisive dans l’épisode de Circé, puis il y a toute une série de dieux locaux, vassaux des autres : Protée, Calypso, Eole, Circé. Toutes sortes de traditions religieuses se rencontrent ici ; le ou les poètes essaient de mettre de l’ordre dans tout cela. Aux textes sacrés fixés qui luttent les uns avec les autres, ils essaient de subsituer un texte mobile qui pourrait mettre chacun à sa place. C’est la naissance de ce que nous appelons la littérature.

  A cela Monteverdi dans son prologue, ajoute selon une tradition toute antique, certaines abstractions ou allégories : la fragilité humaine, le temps, le destin et l’amour, comme nous faisons intervenir le lecteur, l’écrivain, l’inventeur, le critique. La fragilité humaine chante un refrain : "Je suis chose mortelle, crtéture humaine..." et déplore en trois couplets sa dépendance envers les trois puissances aveugles et boîteuses dont les dieux mêmes sont les vassaux même si l’amour a la figure d’un enfant. Par la complicité de l’amour et d’Athèna, Ulysse réussira à vaincre aussi bien le destin que le temps, le destin, les anciennes lois et fureurs de Poséidon, le temps, toutes ces années qui se sont écoulées sans entamer son courage ni la patience de Pénélope.  

22) Eurymaque

"Eurymaque, vous auriez beau m’apporter tous vos biens,
Tous ceux de vos parents, et même en ajouter d’autres,
Mes bras ne renonceraient pas pour autant au massacre,
Avant d’avoir puni tous les forfaits des prétendants..."

  Télémaque était bien imprudent en confiant le devin Théoclymène à Eurymaque ; il ne vaut pas mieux que les autres. Monteverdi insiste sur ses amours avec Melantho, soeur de Melanthios, et l’oppose musicalement au trio d’autres prétendants : Amphinomos, Antinoos et ce Pisandre qui n’apparait que furtivement dans le texte antique au moment où le retour de Télémaque et la présence masquée d’Ulysse accélèrent le mouvement. Pour forcer Pénélope à choisir ils lui apportent des cadeaux ; c’est la scène 10 du deuxième acte :

  "Amphinomos :
   Généreuse reine,
   Amphinomos s’incline vers toi,
   et ce que lui a donné un destin large et prodigue
   il te le transmet et à ta nouvelle fortune :
   cette couronne royale, insigne d’autorité,
   il te la laisse en témoignage de générosité.
   Après le don de son coeur,
   Il n’a pas de meilleur cadeanu.

  .............................................................

  Pisandre :
    Si t’envahit l’envie
   d’accepter royaumes en cadeau,
   je puis en donner aussi
   qui suis roi aussi.
   Ces pompeux atours,
   ces manteaux royaux
   manifestent superbement
   mes hommages à ton égard.

  ..............................................................
  
  Antinoos :
   Mon coeur qui t’adore
   ne te veux pas reine,
   mon âme qui t’adore,
   veut te nommer déesse
   et comme déesse
   t’encense de soupirs
   et te sacrifie mes désirs.
   Et avec cet or
   t’offre voeux et honneurs."


  L’impitoyable Ulysse les égalisera tous dans le sang. Quel sacrifice humain pour l’ancestral Poseidon ! Mais nombre de ceux-ci avaient part trop liée à ce dieu ; il faudra encore l’apaiser. Le poème dans sa version actuelle a certainement un sens politique. Pisistrate en le fixant célèbre sa propre victoire contre les prétendants au pouvoir sur Athènes, lesquels relèveront bientôt la tête.

  Mentor cette fois prend la figure d’un peintre avec l’impressionnant Massacre des Prétendants au musée Gustave Moreau. Enorme architecture néo-classique ; on se croirait dans un des grands salons du Louvre Napoléon III. Athèna apparaît deux fois : en icône resplendissante au centre, et toute petite sous la forme d’une chouette au-dessus du minuscule Ulysse qui tend son arc. Le massacre est déjà bien avancé : boucherie de corps délicieux, sadisme fin de siècle ; tous les prétendants fameux agonisent déjà. Impossible donc de nommer celui qui vient d’être frappé dans les reins, tel un saint Sébastien empanaché qui détache languissamment les pans de son sarrau bleu drodé pour faire admirer son nombril au-dessus de sa riche ceinture fleurie à la Salomé, dont les flots se nouent autour de son jeune sexe.


23) Pénélope

"Elle s’assit au coin du feu, bien en face d’Ulysse,
Contre l’autre paroi ; et lui, adossé au pilier,
Etait assis, les yeux baissés, et attendait le mot
Que sa vaillante épouse lui dirait en le voyant..."

  Je me souviens d’un autre Retour d’Ulysse, par un peintre ombrien de la Renaissance, Pinturicchio, avec un gracieux roi tout jeune, à peine plus âgé que son fils, et un magnifique m :étier à tisser à peigne, lisses et pédales. La tapisserie, ou plutôt la broderie, chaque jour reprise, chaque nuit défaite, "cent fois sur le métier..." Sa méfiance devant cet étranger qui se prétend Ulysse. Elle croit l’avoir reconnu bien sûr ; mais les dieux sont si trompeurs ! Les problèmes d’éclairage ; la seule source lumineuse, la nuit tombée, étant les braises du foyer sur lesquelles rôtissent les viandes. Une lampe à huile peut-être pour les chambres. C’est alors qu’intervient l’épreuve du lit unique en son genre, car seul au monde Ulysse couche sur un olivier ; un des pieds de son lit est un de ces arbres tranché mais toujours vivant.

  La fidélité même, et pourtant la Télégonie la montrait remariée non seulement avec son beau-fils mais avec le meurtrier de son mari. On dira que c’était une façon d’épouser de nouveau Ulysse. Télégonos par la grâce de sa mère Circé, devait lui ressembler encore plus que Télémaque, à peine plus, puisque celui-ci à son tour séduisait Circé. Télégonos et Télémaque se présentaient comme les deux faces de leur père. Mais une fois celui-ci divisé en deux, sans doute c’en était fini de la suprématie d’Ithaque sur les îles de la région. Comme tout cela est loin en tous cas de la mort paisible annoncée par Tirésias, apportée par la mer, ayant autour de lui des peuples fortunés. Chez Dante aussi la mort d’Ulysse est dramatique, sans parler de sa survie





24) Laërte

"Ulysse, dans le bel enclos, ne trouva que son père,
Bêchant au pied d’un arbre ; habillé d’un méchant haillon
Noirci et rapiécé, il s’était mis autour des jambes
Des bouts de cuir rapiécés pour ne pas s’écorcher..."

  Ulysse aussi cherche son père, et quand il le découvre enfin, c’est sous les traits qu’Athèna lui avait donnés, ceux d’un vieillard en haillons rapiécés, sans doute échappé de la mer, mendiant. De même qu’Ulysse est honoré d’un bain chaque fois qu’il arrive chez un hôte et enfin chez lui, il va honorer son père d’un bain. J’aurais bien voulu trouver des traces directes de l’Odyssée chez Shakespeare. Pour l’Iliade il suffit d’ouvrir Troïlus et Cressida. Je m’arrêterai seulement sur un nom, celui du père dans Hamlet . Pas étonnant que chez Joyce, Télémaque-Stephen médite sur cette pièce et déclare que le personnage principal en est le fantôme ; il est en effet la connexion directe avec notre poème. Pouvons-nous dire que Laerte est aussi le personnage principal de l’Odyssée ? Lecteurs, nous sommes Télémaque à la recherche d’Ulysse, au fur et à mesure de notre lecture nous devenons Ulysse non seulement à la recherche de Pénélope mais de son père qu’il a lui-même supplanté.

  La pacification d’Ithaque exige encore quelques combats mais les dieux se calment enfin. Faisons donc confiance à la prophétie de Tirésias, et souhaitons à Ulysse d’avoir eu, après tant d’épreuves, une mort paisible apportée par la mer, souhaitons à nous tous que notre enfer ait été purgatoire et que nous abordions non seulement à notre Ithaque mais à ses antipodes, ayant autour de nous des peuples fortunés.

 

Publication en ligne : 7 mars 2009

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