Accueil > Les rossignols du crocheteur > DOLLA, Noël > 1969 - exposition Circolo la Fede, Rome
RAPHAËL MONTICELLI
L’exposition INterVENTION au Circolo la fede, en février 1969, n’a jamais eu lieu. Quatre artiste étaient prévus : Alocco, Dolla, Saytour et Viallat. J’avais rédigé les textes de présentation d’Alocco et Dolla. Dans la rubrique consacrée à Marcel Alocco, sur ce site, j’ai donné le petit texte que j’avais rédigé sur son travail. J’ai aussi repris l’information donnée par le centre Pompidou à propos de cette exposition, et de la décision des artistes de la garder dans leur CV...
L’exposition n’a pas eu lieu, mais de nombreux moments de cette petite aventure sont définitivement gravés dans ma mémoire... Le soir du départ pour Rome, Noël et moi, chez mes parents. Ma mère nous prépare une inoubliable stracciatella. Moment du départ. Mon père, charcutier, nous charge d’un saucisson : pour tromper le temps durant le voyage. Nos bagages : deux valises. Quelques effets personnels et les œuvres. Des toiles libres. Les quatre artistes nous en ont chargés, nous, les deux petits jeunes de la bande.
Depuis des mois, nous nous voyons avec Noël, nous travaillons ensemble dans mon petit bureau. Il écrit. Je tente des trucs plastiques. Je revois ses textes. Il me parle de mes images. Son texte... Entre Orion et Alpha du Centaure... Mes essais, qui vont donner Dépliez vos yeux. Nous parlons art. Nous parlons politique. Je lui ai donné mon édition Pléiade de Dante, la version de Pézard. La belle version de Pézard. Il m’a donné Lettres à Théo, et son exemplaire de Paroles entièrement illustré par lui durant son service militaire. Je tiens Noël comme mon autre frère.
Le train... Noël ne peut résister au saucisson. Le saucisson ne résistera pas au voyage.
Roma Termini. Trouver un hôtel. Souvenirs vagues. Aller au rendez-vous. Piazza del Popolo. « Ma ? Chi l’ha visto ? », ici le nom de notre contact. Il m’échappe. On se fait deux ou trois amis. On se paie un café tarif de luxe. Colère de Noël. Un ami : « Ciao, Pier Paolo ». L’autre répond : « Ciao ! ». L’ami : « Hai visto chi era quello ? » Tu l’as reconnu ? « Quello è Pier Paolo Pasolini ». J’en ai la chair de poule. J’avais vu « Teorema », et, surtout « L’évangile selon saint Mathieu » qui avait bouleversé le jeune catho que j’étais encore. Pier Paolo Pasolini, sa figure, son œuvre, ne m’ont jamais quitté. Et tant pis pour le rendez-vous. J’ai croisé Pasolini.
Le lendemain, nous allons jusqu’au circolo La Fede. Là encore, vagues souvenirs. Des murs, comme d’enceintes, des niches. L’une d’entre elles doit être la galerie. Avons-nous croisé notre contact ? Chi lo sà ? Noël se souvient peut-être ?
En attendant le retour, nous ne trouvons rien de mieux à faire que d’arpenter les musées Vatican. Les salles XIXe... Heureux que nous n’en soyons plus là. Tartines d’histoire et de politique. ah... Les salles XVIIIe... Notre regard n’est pas formé à ça. Est-ce ce jour là ou 3 ans après, à Paris, que j’ai eu droit à un cours sur la sculpture égyptienne ?
Nous avançons, avalons les salles... Et soudain, nous nous arrêtons tous deux. À quelques pas de nous, un tableau nous a happés. Subjugués. Émus ? Nous ne disions pas ce mot là à l’époque. Nous nous approchons. Saint Jérôme. Le saint Jérôme de Léonard de Vinci. Silence. Oui. Seulement silence.
Je n’ai pas souvenir du voyage de retour. Aucun souvenir. Mais le reste. Ce que j’ai vaguement noté dans ces quelques lignes. Le reste reste. Et est toujours présent.
L’exposition n’a pas eu lieu. Mais ce non-lieu est l’un des moments les plus intenses de ma vie.
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