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Accueil > Les rossignols du crocheteur > CHARVOLEN, Max > 1997 - Sur une cartographie de nos territoires intimes

Raphaël Monticelli

1997 - Sur une cartographie de nos territoires intimes
Publication en ligne : 15 juin 1997

En 1997 les éditions Al Dante publiaient une monographie consacrée au travail de Max Charvolen. J’en assurai le suivi, prenais contact avec les possibles contributeurs, organisais le volume, et intervenais avec quelques textes. Ci-dessous, la préface de ces Portulans de l’immédiat.


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C’est parmi les productions les plus inattendues des hommes que l’on rencontre aussi ces objets qui s’imposent immédiatement, incompréhensiblement, avec la force de l’évidence. L’instant d’avant on ignorait même qu’ils fussent possibles, l’instant d’après on ne comprend pas même comment, les ignorant, on a pu vivre. Ils ne dévoilent pas forcément leurs raisons, ils creusent même le plus souvent de vastes zones de notre ignorance, et, en même temps, ils s’installent en notre présence, réorganisent ce que nous savions des choses et du monde, retouchent au temps que nous avons vécu, réorientent le temps que nous espérons vivre. Qui n’a pas connu cette force de l’incompréhensible évidence quand il s’est trouvé en présence des écartèlements de Rimbaud, des efflorescences de Nerval, des sentences de Char, de la vitalité du dernier Picasso, de la statuaire aveugle des Cyclades, de la tragédie solitaire de Giacometti... Ce qu’il y a là, c’est le résultat d’un vivre entièrement fait objet, d’un jeu d’absences entre homme et monde qui a su se construire une improbable présence, d’une incertitude d’être qui s’est donnée forme tangible, le résultat d’une pensée de l’incertitude du monde qui s’est entièrement faite objet.

Le monde a fait un jour défaut à Charvolen ; quelque chose s’est inexplicablement brisé. Définitivement. Le tragique est là ; quand seule subsiste cette certitude que, irrémédiablement, dans le défaut du monde s’inscrit notre propre défaut. Ce qui a manqué ce n’est pas l’image du monde, mais sa mesure, les règles de son organisation, de son orientation, de son sens. Cette perte des repères de l’espace immédiat le plus physique est liée à l’extraordinaire réorganisation de notre image du monde ; elle est, vraisemblablement, l’un des constituants de la modernité et de ses avatars. C’est par elle que s’explique la nécessité de la plupart des aventures de l’art de ce temps, c’est elle qui nous éloigne toujours plus des images du monde que (nous) construit l’enfance. C’est cette double plaie là que soigne Charvolen : celle qui s’ouvre entre soi et le dehors du monde, celle qui s’ouvre entre le monde et le dedans de soi.

Du monde, Charvolen ne retient que trois éléments : ce qui délimite l’espace pratique et immédiat de la vie des hommes : les objets qui le balisent, le bâti qui le structure, et l’informe ; ce qui donne la mesure pratique et immédiate des objets et du bâti : le corps agissant, usant, se déplaçant, qui, à défaut d’être l’aune de l’univers, est forcément celle des objets et des outils qui le prolongent, et des espaces où il se tient ; et ce qui permet de garder traces : les outils de la mémoire du corps dans l’espace : la toile, la couleur, la peinture. A partir de ces trois éléments, tout son dispositif consiste d’abord à recouvrir le lieu bâti avec les moyens habituels de l’art : toile, enduit, peinture... Le travail du peintre ainsi s’inverse : au lieu de chercher à peindre l’image du lieu sur la toile, Charvolen peint la toile en la collant à la réalité du lieu ; en même temps, il y a, dans la préparation de la toile qu’il colle sur le lieu ou l’objet, comme des souvenirs de charpie et de cataplasme, un émiettement de la bande ; cette préparation tient à la fois du pansement et de la momification : ce monde est bien fragile et il faut le protéger, le sauvegarder...
Paradoxalement, ce processus de sauvegarde se fait dans la fureur. Comment qualifier autrement, la violence avec laquelle Charvolen travaille pour faire adhérer les morceaux de toile au support. Cette frénésie de sauvegarde fait courir en quelque manière, à ce qu’elle prétend sauvegarder, le risque de l’étouffement. C’est du reste cette même violence qui préside à l’arrachage de la toile après le séchage des colles ; violence encore celle qui va faire passer le moulage du volume à la mise à plat... c’est cette fois des images d’oripeaux et de guenilles qui s’imposent.
Au terme du dispositif ce qui demeure, c’est la toile qui conserve dans son format, ses formes, ses couleurs, ses marques, ses empreintes, la mémoire d’un lieu souffrant des corps qui le hantent. Rien ne résulte ici d’une pensée a priori de l’espace : les mesures de la toile, ses formes, son format, ses marques, sont présentées comme ne dépendant pas de la volonté de l’artiste ou d’une pré-lecture du monde ; l’oeuvre n’est pas le résultat d’une conception du monde projetée sur la toile. Tout est, au contraire, présenté comme le nécessaire résultat d’un corps à corps avec un fragment de monde, d’une expérience du monde qui construit le lieu où elle se consigne : la toile.

Ce qui fait des toiles inattendues de Charvolen autant de lieux d’incompréhensible évidence, c’est sans doute qu’elles sont autant de relations de cette expérience commune d’un rapport quasiment douloureux avec un monde émietté dont on cherche a recomposer l’image. Mais c’est peut-être aussi qu’elles mettent sourdement en oeuvre l’inversion : je faisais allusion à l’inversion du rôle de la toile, partant, c’est l’image du peintre qui s’inverse... Mais plus profondément encore, ce qui est inversé, c’est l’illusion d’une possible mathématisation de la représentation de l’espace physique sur laquelle nous vivons depuis près d’un demi millénaire et dont, péniblement, nous sommes en train de nous affranchir.

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