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RAPHAËL MONTICELLI
Quelques notes terre à terre sur le travail d’Anne Marie Lorin
Parce qu’un correspondant m’a envoyé, piqué je ne sais où, un texte que j’avais écrit en 1999 pour Anne-Marie Lorin, j’ai fouillé dans les archives, et je l’ai retrouvé, en effet. Et je me suis aperçu que je n’avais pas encore ouvert d’espace au nom de cette artiste. Le travail avec elle fut un vrai régal tant son travail est inventif et... délicat.
Voici le monde (elle peint, elle dit), petits bouts de papiers, collages, mots du quotidien, traces bavardes d’oiseaux sur le sol, la zone de bleu, la zone d’ocre, voici le mot avec comme un roulement de rire au fond de la voix.
voici le monde, elle peint, papier kraft, papier d’emballage, banalités, sa majesté la poule à l’oeil d’aigle, le jaune, les couleurs, les taches sur la toile ou le papier comme du rire qu’on y aurait semé
voici le monde, ma vieille terre cousue, toute collée aux feuillets recueillis dans de très vieux livres, une vache qui passe, la saveur de l’ocre, l’ordre (imprécis) des couleurs, les petits coups de crayon sur le papier, comme ces hésitations de la voix
voici la terre, chargée d’eaux troubles, troublées, troublantes, (elle charrie aussi des souvenirs de tickets de métro sur des toiles), des nouvelles fraîches tombent de la radio, le fond sonore du monde, le dessin, le trait, et elle le dit, avec cette hésitation du pinceau, cette suspension de la plume, cette incertitude au bord des lèvres
voici la terre, dans ses boues viennent se prendre des duvets de nids, des bribes de journaux, ce qui nous dit que le temps passe, l’image d’un taureau, il est là, et encore un taureau, l’ordre énigmatique des couleurs, les petits coups de plume (comme on le dit d’un bec)
voici la terre des griffes tendres, des ailes fragiles, la terre de l’avancée aveugle du lombric, celle des lambeaux de toiles d’araignées, le mythe, les couleurs d’enluminure dans des livres d’heures, les pointillés sur la toile, comme autant de petits coups de bec (comme s’ils en riaient)
voici ma terre, taureau têtu, mugissante, aux cornes de lune, tournoyant du bleu à l’ocre au milieu de bouts de journaux, des phrases entendues, ma terre taureau de toile et de papier.
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