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Accueil > Les rossignols du crocheteur > DEJONGHE Bernard > 2016 - Dans le souffle des pierres (Bibliothèque de Nice)

RAPHAËL MONTICELLI

2016 - Dans le souffle des pierres (Bibliothèque de Nice)
Publication en ligne : 26 juin 2025

En 2016, à la bibliothèque Louis Nucera (Nice), hommage était rendu à Bernard Dejonghe par Alain Fourchotte, compositeur, dont une pièce était créée par Philippe Cauchefer, violoncelliste à l’orchestre Cannes Côte d’Azur, François Goalec, photographe, et moi même. Ci-dessous, un lien pour une captation d’amateur de ma lecture sur la video de François Goalec, « Dans l’atelier de Bernard Dejonghe ». Pour le texte, qui figure aussi ci-dessous, j’avais repris celui qui figurait en 2012 sur les panneaux de l’exposition au Prieuré Ronsard dont le titre était Bribes de temps


Lien vers la video sur la chaîne de Bribes en ligne sur Youtube :Dans le souffle des pierres


Atelier de Bernard Dejonghe. Hangar organisé. Usine que la lumière balaie de tous cotés. Outils et objets. Fours, polissoirs, palans, marteau, burins, récipients... Objets... On hésite : objets de nature ou faits de main d’homme ? Matières brutes ou déjà usinées ? Ce bloc translucide est-il achevé ? Cette masse transparente, burinée sur l’une de ses faces, est-elle encore en cours de travail ? Et ce petit bloc noir aux boursoufflures irrégulières, est-ce un objet de l’art ou un fait de nature ? Une invention archéologique ou une production contemporaine ? Un produit de la terre ou un éclat d’étoile éteinte ?

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L’espace t’accueille
sous un ciel
fait de briques cuites
le four

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Dehors, le soleil a glacé l’émail fragile des pruniers.

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Ulysse l’errant avait construit sa maison autour de son lit creusé dans un olivier enraciné dans sa terre d’Ithaque. Tu as construit ton four-dragon, ton noborigama, de briques à feu qui ont fusionné avec les pierres des Alpes. Autour du four, tu as bâti ton atelier. Tu les nourris de tes voyages.

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Ici, c’est l’atelier d’un voleur de feu (prendre l’expression dans son sens le plus banal : le moins métaphorique).

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Enfances du feu... Ses babillages. Il n’est que caresses, léchages, caprices, cris et rires. Tu t’efforces de le comprendre. Apprendre à parler. Avec lui.

Enfances de la terre.... Grand corps pulsant et vibrant. Son amour de l’eau (sa soif). Sa souplesse. Sa fluidité. Et cette infinie lenteur dont elle s’irise.

Enfances du sable... L’enfance des enfances. Terre d’avant la terre. Sable chronomètre, porteur de rythmes.

Enfance du ciel... Saurons nous jamais l’entendre ?

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(La même inquiétude, le même intérêt, nous ont conduits à donner naissance à Zeus assembleur de nuées, porteur de foudre, et à l’astronomie ; à la sidérurgie et à l’illustre Artisan dompteur de feu dans la gueule des volcans. On a pu dire que ceci précède cela, qu’il a fallu inventer la métallurgie pour donner naissance au mythe d’Héphaïstos.
Nous tendons la main et cherchons, d’une manière ou d’une autre, à disperser les nuages, toucher les étoiles, maintenir les pluies, caresser la foudre... A défaut de pouvoir tenir la lune et les planètes entre nos mains, nous cherchons à en reproduire la semblance ou la nécessité... )

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C’est à coups de tonnerre et de feux d’artifice célestes qu’il faut parler aux sens flasques et endormis.
Mais la voix de la beauté parle bas : elle ne s’insinue que dans les âmes les plus éveillées.
Ainsi parle Zarathoustra

Toi, tu dis :
« Le tonnerre et la foudre, les feux du ciel et de la terre, le grand souffle des fours font en nous un grand silence. Ce silence où se forge notre désir de beau. »

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Tu marches. Tes pieds cherchent l’intelligence du sol. Ils impriment une trace timide sur des millénaires de traces.

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(Fulgurite, météorite : chutes de bouts de ciel sur terre... On dit aussi « avatars » )

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Voir l’atelier. Voir les fours. Parcourir les chemins qui y conduisent. Mesurer et avaler l’espace où ils sont implantés. Sentir peser le ciel qui les couvre. Se dessiner l’horizon dans lequel ils s’inscrivent. Voir Bernard Dejonghe au travail. En projets. En essais. Ses mains au travail. Percevoir le poids du temps et le souffle des pierres

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Masses, coulures, chaleurs, formes, graffitis... Un simple mouvement, un geste urgent, sans calcul apparent, sans préparation -immédiat- soudain se fige, figeant le moment, et tu laisses, là, suspendue, la trace d’une décision : masse, coulée, couleur, forme, graffiti. Un bout de temps au bout des doigts, dans l’aigu du regard. Naissance : instant de l’origine et lieu de la séparation.

Tu fais silence.

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Cette boue chargée d’eau et d’oxyde, coule, se répand et goutte. Se stabilise. Le feu l’agite, en disperse les éléments, les recompose ; elle fond, s’irise ; tu le calmes et l’éteins. Lentement, elle s’apaise. Couleur, petite sœur du verre.

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Les dames du Noborigama

Dans chaque chambre du Noborigama, il y a une dame :
dans l’une, la dame des soies, des papiers de riz et de bambou : la danse de ses bras laisse dans l’espace des traces d’ombres colorées ;
Dans une autre, la dame à la robe : elle a pris aux incandescences les reflets du chanvre et du lin ;
dans une autre encore, la dame-visage d’aube. Elle porte les voûtes de la nuit.

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Désert. Mon abandon ou mon abandonné. Et cette solitude peuplée. Fusion des extrêmes. Chaleur et froid. Temps. Nos morts s’y donnent. Nos cieux s’y précipitent. Atelier.

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Rampe le long de la colline crache son feu lèche la terre. Le four dragon.

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Entre les diaprures de l’émail, les jeux de l’air, du feu, des gaz, de l’eau. Leur fraternité avec le verre

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Main-sexe. Mâle et femelle. Phallus et vulve. Outils-sexes, phallus et vulves. Mon corps-sexe, double, doublement fiché dans la terre et le ciel. Source et lumière. Humide et luisant. Parcouru de feux et de foudres. Et ce qui se forme est sexe. Mâle et femelle. Forme première. Forme brève dans le dévidoir du temps.

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Langue météore. Phrases fulgurites. Je n’écris pas parce que j’ai compris. J’écris pour comprendre.

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Bernard Dejonghe se tait.

Ce silence vous fait rester longtemps face aux objets qu’il propose ; c’est ce silence qui vous les fait revenir en mémoire. Bloc et trouble mêlés. Moins pour les interroger, que pour laisser les interrogations qu’ils portent ou supposent, s’imposer à vous.
Ces blocs de verre ne vous quittent plus. Leur transparence perturbée perturbe votre regard à chaque instant.
Et ce n’est pas ce que vous voyez qui vous troublera, mais ce regard que ce que vous aurez vu vous fera porter dans le dedans de vous ; qui vous portera vers le dehors de vous. 

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* *

Tu tutoies la terre et le ciel
la mort des dieux l’espérance des hommes
mémoire

Mémoire
Ce que les hommes ont fait glisser des voutes du monde au creux de leur crâne

ce bloc d’air hors du temps

*
* *

Ce bloc d’air, tu l’as taillé dans l’espace à coups de burin ; minutieux, calculé. Reste, dans l’air, griffure translucide autour d’une transparence, cette forme hésitant entre la main de l’homme et un rêve de dieux.

*
* *

Forge et fabrique sont le même mot. La main, l’outil, le temps, l’ardeur.

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Dans le souffle du feu, silence. Dans le bruit du bois, le crissement et le fracas des polisseuses, silence. Ton silence dans la symphonie des coups de burin sur le verre. Silence. Dans le roulement des palans. Les chocs de métal. La réplique des orages. Silence... Ton corps entier en action. Tes mains tendues, tes doigts experts, tes bras multiplicateurs de forces. Ton corps entier en action, toi, en attente, regard tendu... « que va-t-il sortir de là, que j’ignore ? »

*
* *

L’aube attend

Le peuple des oiseaux a déchiqueté la nuit que le faucheur déchire.
Son cri pousse la lumière à travers les baies.
Elle coule le long des vitraux,
charrie des flaques de sang parmi les éclaboussures d’ombre,
ruisselle en filets sur les areschimas.
Les nue.
Des blocs de ciel la recueillent.
Soleils piégés.
Temps brefs suspendus dans les bribes du temps.

Dehors, c’est la floraison des rosiers.

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