Accueil > Les rossignols du crocheteur > DOLLA, Noël > 2017 - Libres propos sur une performance
RAPHAËL MONTICELLI
Texte paru dans le Patriote. Il me semble que ce devait être dans le dossier sur le mouvement niçois. Quoi qu’il en soit, le voici dans son espace « Dolla »
Une pratique de la peinture qui induit à penser
plutôt qu’à admirer » N.D.
L’une des quatre expositions consacrées aux Ecole(s) de Nice se tient aux Ponchettes : elle s’intitule « restructuration spatiale n° 17 ». Elle se présente comme une sorte de rétrospective de l’une des séries de Noël Dolla. L’artiste y fait le point sur ses « restructurations » précédentes, nous interroge sur les relations entre l’œuvre d’art et l’espace, ou l’environnement, dans lequel elle apparaît, le marché, le spectateur.
On entre ici dans une histoire : celle d’un peintre, celle de sa vie de peintre et de son long et ininterrompu conflit avec sa pratique de la peinture.
On entre ici dans une autre histoire : celle du long et ininterrompu dialogue d’un peintre avec le monde dans lequel il vit. Les éléments matériels qui constituent ce monde, le travail humain qui modifie ce monde, le travail de l’art qui donne à voir et à concevoir l’état du monde. Et son dialogue avec les artistes qui l’ont précédé ou accompagné, ses frères de combat et de peinture.
On entre ici… Et si on lève les yeux, on voit bien ce bleu. On voit ce bleu : il pourrait dire, ici, dedans, le bleu du dehors, ciel ou mer. Il pourrait dire Klein, s’il n’était posé sur la voûte de ces anciennes poissonneries ou hangar à pointus. Il dit, ce bleu, que l’artiste qui est passé par ici s’est souvenu de Giotto et des voûtes d’Assise ou de Padoue.
Restructurer l’espace… Autant dire nous apprendre à le regarder. Nous le faire voir comme nous ne l’avions pas encore vu. Nous y faire voir ce que nous n’y avions pas vu. Tout artiste est ainsi ; on croit qu’il veut modifier l’espace : c’est notre regard qu’il a modifié. Dolla a toujours précisé que sa restructuration spatiale est aussi une restructuration mentale.
Tout objet agit ainsi sur notre regard. Et les objets de l’art plus que tout autres : quand nous les percevons pour la première fois, ils nous contraignent à percevoir autrement le monde dans lequel ils prennent place. À concevoir autrement le monde dans lequel nous vivons ; et notre place dans le monde. Les objets de l’art ne s’accumulent pas dans notre vision : ils la recomposent sans cesse. On ne regarde pas Giotto de la même façon avant et après avoir vu Pollock. On ne regarde pas le monde de la la même façon avant et après avoir vu Giotto, Pollock, Klein ou Dolla. On ne regarde pas l’art de la même façon depuis qu’ont fait irruption dans notre perception et dans notre conscience les images préhistoriques. On ne conçoit pas l’humanité de la même façon depuis que ces images ont pris leur place dans l’art moderne et contemporain.
Le catalogue raconte l’histoire de ces restructurations : 17 rencontres « pures », hors tout échange marchand, hors tout enjeu de pouvoir, 17 rencontres entre un artiste et un lieu du monde -montagne, mer, ville, eau, roche, neige, bâti- Entre un artiste qui laisse en un lieu une trace éphémère -de celles dont on sait qu’elles s’effacent, qu’elles ne durent un peu que tant que dure le souvenir- et l’espace qui, un temps, lui survivra. Un artiste qui laisse une trace humble -de celles dont on sait qu’elles doivent tout à l’humus, terre, eau, neige ou pierre, dont elles sont issues et où elles retourneront. Rencontre éphémère et humble entre artiste qui laisse sa trace et le passant qui la perçoit, parfois à peine, le regardeur qui la considère, et, parfois, s’en souviendra.
17 restructurations qui disent, ici, sous les voûtes des Ponchettes, que ce peintre est un amateur de montagnes, de mer, de neige, de galets, d’eaux courantes ou calmes. 17e restructuration qui dit un corps au travail. Des corps au travail. D’une manière presque facétieuse, Noël Dolla se présentait, il y a cinquante ans, comme « artiste peintre en bâtiment ». Il disait ainsi à la fois le statut d’artiste qu’il revendiquait et son travail alimentaire de peintre en bâtiment.
Mais entendez qu’il disait aussi que le travail du peintre en bâtiment et celui de l’artiste peintre ont même dignité, ont droit au même respect. Qu’ils sont voisins. Qu’ils procèdent parfois l’un de l’autre. Que les outils, supports et matériaux qui servent à l’un servent aussi à l’autre. Et on trouvera, dans l’œuvre de Dolla, dans son exposition aux Ponchettes, et le catalogue, bien des exemples de ces rapprochements. Voyez son emploi de la tarlatane. Voyez sa relation aux métiers de la montagne. Voyez sa relation aux métiers de la mer et de la pêche. Voyez ses œuvres avec les mouches dont on se sert pour la pêche à la truite… Et voyez ce qui fait le fonds commun de notre humanité : le corps au travail.
Une fois de plus, ici, l’art contemporain est un art qui fleurit à même la vie.
L’exposition des Ponchettes ne propose pas seulement une esthétique. Elle est porteuse d’une éthique. Et d’une politique.
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