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RAPHAËL MONTICELLI

2019 Franchir les seuils
Publication en ligne : 9 novembre 2025

Ce texte est paru dans la revue roumaine Tribuna, à la demande de l’artiste Ovidiu Petca qui en est le rédacteur en chef. Il annonçait l’exposition des 90 gravures de Geo-Grafica au musée des beaux-arts de Cluj


Franchir le seuil d’un atelier d’artiste est une expérience que je souhaite à tous. Peut-être la connaissez-vous déjà ? Elle est analogue, à vrai dire, à toute rencontre dans un lieu de travail, quelles que soient sa dimension, son activité, l’époque même à laquelle il appartient. On a l’impression d’être admis dans le secret, le caché, l’intime parfois. L’architecture, les dimensions, l’aménagement de l’espace, les outils, les machines et leur disposition, l’état d’un travail en cours… Tout y est « parlant », chaque détail vous apprend quelque chose non seulement sur la façon dont les objets sont produits, mais sur l’état d’esprit, les postures, les déplacements, de ceux qui y travaillent.
C’est ainsi que je me préparais à me rendre dans l’atelier de Remo Giatti, à Milan, un jour d’octobre 2015…

Il est toutes sortes d’ateliers d’artiste. Certains ont des allures d’usine, d’autres ressemblent à des supermarchés. Il en est des encombrés, dans lesquels s’entassent œuvres, outils, et supports,. D’autres organisés comme un bloc opératoire. Il est des ateliers nomades pour artistes qui ne travaillent que sur le vif. Il en est des minuscules, pas plus grands qu’une planche à dessin. L’atelier de Remo Giatti se trouve dans son appartement, au dernier étage d’un immeuble résidentiel récent. Au bout du couloir, une pièce qui aurait pu être une chambre à coucher. L’atelier de gravure.

L’espace réservé à la presse se trouve à main gauche. Une presse comme je n’en avais jamais vu. Il en est d’imposantes, dont on fait tourner les rouleaux à la main à l’aide d’une grande roue, d’autres, très petites, réservés la plupart du temps aux essais, aux travaux d’élèves, avec un croisillon pour activer les rouleaux. Il en est dont l’entrainement est actionné par un moteur électrique. La presse que j’avais sous les yeux avait des dimensions inhabituelles. Petite par rapport à celle de la plupart de mes amis graveurs ; grande, si l’on pense à celles que l’on installe dans les collèges et les lycées. Comme je m’en étonnais auprès de l’artiste, il m’expliqua qu’il l’avait lui-même construite sur mesure : la plus grande dimension possible dans le lieu qu’elle devait occuper. Une image s’est alors imposée à moi : celle d’Ulysse d’Ithaque construisant son lit dans une souche d’olivier enracinée dans le sol, autour de quoi il avait bâti sa demeure.
Les ateliers de gravure doivent disposer d’un point d’eau pour mouiller le papier avant de le placer sur la presse. Naturellement, Il n’y avait pas d’eau dans la chambre. Il y aurait eu de l’eau, il n’y aurait pas eu de place pour les bacs qui permettent de tremper le papier. « C’est par ici » me répondit Remo : nous sommes sortis de la chambre, avons fait quelques pas dans le couloir, sommes entrés dans la salle de bain. Et, en me montrant la baignoire : « C’est ici que je trempe le papier » me dit-il. J’imaginais l’artiste, entre une pièce et l’autre, d’une porte à l’autre. Passe encore pour les petits formats, mais il en est d’autres. Et je voyais Remo sortir de la baignoire un grand papier gourd et gouttant, le transporter entre salle de bain et chambre, et le poser sur la plaque et la presse.

Dans la gravure sur cuivre ou zinc, on place de grands feutres entre la feuille et le rouleau. Ils permettent d’absorber le surplus d’humidité et de presser correctement le papier contre la plaque de manière à absorber l’encre qui se trouve dans les creux de la gravure. La langue française appelle ces feutres « des langes », le même mot que celui qu’elle emploie pour désigner le linge dans lequel on emmaillote les bébés. Immanquablement, je me mis à penser à cette feuille-enfant que l’artiste sortait du bain pour la confier aux langes de la presse.
Remo Giatti ne limite pas son travail de graveur au zinc et au cuivre. Formé à toutes les techniques, initié très tôt au carborundum, il utilise toutes sortes d’autres supports, bois, medium, lino, plexi, qu’il traite de toutes sortes de façons, creusant et enlevant ou ajoutant et incluant. Son travail est en perpétuel déplacement, et la plaque devient le lieu de ses pérégrinations : déplacements, réflexions, rêveries, voyages, méditations.

Je dis « plaque ». Quiconque a vu des plaques de graveurs sait l’émotion qu’elles peuvent produire. En français on ne dit pas seulement plaque, on dit « matrice », poursuivant ainsi la logique de la petite enfance jusqu’à la naissance. Et l’émotion grandit quand on considère les étapes et les états des productions avant d’en arriver à l’état final : l’estampe achevée. Les matrices de Remo Giatti sont parmi les plus belles qu’il m’ait été donné de voir. Deux autres artistes m’ont fait une impression semblable : Rembrandt, lorsque j’ai visité sa maison à Amsterdam, cela n’étonnera personne. Et Gérard Duchêne, un artiste français qui se servait de plaques de polystyrène extrudé pour réaliser ses matrices. Je n’ai pas de plaque de Rembrandt chez moi, vous vous en doutez, mais j’ai, bien en évidence, un polystyrène de Duchêne, encore chargé de couleurs, et une somptueuse petite plaque de Giatti, elle aussi colorée. Des matrices d’estampe. Des œuvres à part entière.

Une fois l’estampe produite, il faut la laisser sécher : toute une partie de l’atelier est ainsi vouée aux séchoirs. « Mais je ne peux en mettre beaucoup » précise l’artiste.
Je regarde les estampes terminées, me remémore celles que j’ai déjà vues, feuillette des pages de catalogues ou me promène sur l’internet pour en découvrir d’autres. Remo Giatti est un artiste qui voyage, un artiste qui engrange visions, formes, couleurs et objets, comme beaucoup de mes amis graveurs (j’ai, en ce moment en tête, parmi des dizaines d’autres, Bernard Alligand et Henri Baviera). Il voyage et fait voyager. Et sans cesse revient à ses ancrages. La presse. L’habitation. Et, bien sûr, ses montagnes natales.
Je regarde pour la énième fois ses gravures de Montagnes. Chaque fois mes impressions, de même teneur, sont différentes. Un détail que je n’avais pas vu. Une couleur qui m’apparaît autre. Une réserve sur le papier qui soudain brille autrement. Et je voyage.
Je regarde les premières gravures nées de sa fréquentation des montagnes, et de son dialogue avec elles. Ces gravures portent des signes. Ces signes que l’on trouve gravés sur certaines parois. Énigmatiques, encore, pour la plupart. Mais des signes : la trace d’une volonté à l’œuvre. Et je me dis : « Voici encore un déplacement de Remo Giatti : il a gravé d’abord les gravures de la montagne, avant de graver les visions et les émotions que la montagne, cette grande matrice, a gravées en lui ». « La gravure est un jeu grave », disait un de mes amis graveurs. Intraduisible en Roumain, peut-être ?

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