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RAPHAËL MONTICELLI

2022 - La raison inquiète
Publication en ligne : 13 juin 2022

Pour les 30 ans des éditions de la Diane française, Jean-Paul Aureglia a publié un ouvrage en demandant une illustration à des artistes qui avaient rejoint la maison les 10 dernières années. Parmi ceux-là, Max Charvolen. Et il m’a proposé de rédiger le petit texte de présentation de l’artiste.


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Voulez-vous bien remonter un peu dans le temps avec moi ?
Nous voici il y a trente ans. Jean-Paul Aureglia prenait la direction de la galerie Quadrige et des éditions de la Diane française. De mon côté, je dispensais quelques cours d’histoire de l’art contemporain à l’université.

Imaginez un petit groupe d’étudiants…
J’avais choisi ce jour-là de leur montrer des photos d’œuvres avec, pour consigne, de réagir au fur et à mesure : reconnaissance ou non de l’artiste, point de vue immédiat, réflexions, pensées diverses… On reconnaissait Arman, César, Ben, guère d’autres. On s’amusait plus qu’on ne s’étonnait. On persiflait bien un peu aussi.

Une œuvre de Charvolen était dans le lot.

L’artiste avait recouvert une façade d’immeuble avec des fragments de toile découpée. Il avait collé chaque fragment. Il avait distingué les divers plans de la façade par une coloration différente de la colle. Pour le sol, il n’avait utilisé aucune coloration, laissant aux passants le soin de déposer là leurs empreintes et au temps ses salissures. Une fois l’ensemble sec, il l’avait décollé (arraché serait un mot plus juste, et il faut se représenter la dépense physique qu’un tel arrachage demande). Enfin il avait mis à plat cette sorte de peau, en veillant à ne découper que par les arêtes, et à ce que tout cela reste d’un seul tenant.
Naturellement, aucun étudiant ne pouvait reconnaître les étapes de ce travail. Aucun ne connaissait l’artiste. Mais les rires et les persiflages se sont tus. Et les voici parlant de bateaux et de voyages, évoquant couleurs et pays lointains.
Étonnement, intérêt, évocations, voyages… Ces réactions m’ont surpris. J’en avais bien rencontré des similaires, mais c’était auprès d’un public plus jeune. J’avais mis ça sur le compte d’une innocence artistique mêlée à la volonté de bien faire et d’une bienveillante acceptation de ce que propose l’école.
Mais venant d’étudiants frottés à l’art - et à l’art contemporain- plutôt fermés toutefois aux propositions artistiques de notre époque, les réactions m’ont surpris et m’ont donné beaucoup à réfléchir sur les conditions de réception du travail de Charvolen.

Je ne chercherai pas à développer les raisons de cette réception. Je me borne à constater que, bien souvent, le travail de Charvolen suscite ce genre de réaction : ce qui est vrai pour les collégiens et les étudiants l’a été aussi pour ceux qui ont écrit sur sa démarche.
Renato Barilli, historien de l’art, y voit la métaphore de la bête que dépeçait les chasseurs du paléolithique. Michel Butor, écrivain, poète, essayiste, fait remonter des souvenirs de l’Égypte pharaonique qui se mêlent à l’enfance de l’apprentissage du développement du cube. Gérard Duchêne, artiste, construit autour de l’œuvre des images de berceau, Lévy Leblond, physicien, reconnaît sa démarche de scientifique dans l’exploration d’une réalité et l’arrachage qu’elle impose. Claude Parent, architecte, constate la disparition du lieu traité par Charvolen et la naissance « d’une autre créature ». Pour Martin Winckler, romancier, cette autre créature, est un bonhomme sans tête, dont les bras ressemblent à des jambes, et qui danse. Hervé Castanet, psychanalyste, donne sans doute l’un des fins mots de l’histoire : ce que montre l’œuvre de Charvolen c’est que c’est celui qui perçoit qui est « équivoque », et Castanet ajoute que cette œuvre présente la mise en cause aussi bien « de la réalité comme unité fixe, immuable, éternisée » que « du sujet qui s’y affronte ».
L’œuvre de Charvolen est une machine à penser et à rêver, à transformer réflexion et rêve, une machine à imagination
 
Regardez l’estampe que Charvolen propose en illustration de cet ouvrage. Laissez venir les images. Laissez les venir… Laissez-vous imaginer.

Gravure sur bois, avec, au pochoir, des rehauts colorés. La gravure représente une œuvre de Charvolen : recouvrement d’un passage de porte : dormants et cloisons en noir. Non coloré, le sol…
Imaginez…

Pour mille raisons, la démarche de Charvolen me fascine, autant que les objets qui en résultent, toujours inattendus et vaguement familiers. Des objets (on dit parfois « des œuvres ») comme autant de balise d’une réflexion sur le pouvoir, les limites, les pièges, les dons de la représentation.

Remontons à nouveau dans le temps…
Nous sommes en 67-68, aux débuts du travail de Charvolen. Et, au début, il y eut la femme : figure à la pop-art, découpée dans la toile, répétée, agencée. Presque aussitôt, ce fut la toile elle même, libre, hors châssis, qui devenait à la fois modèle et matrice, d’abord suivant son orthogonalité dictée par le tissage qui la produit, puis suivant les pliages que l’artiste effectue, et l’exploration des modalités qui permettent d’en réunir les fragments. Et la couleur, comme marquant, ou comme outil de différenciation des étapes du travail.
Enfin il y eut le passage aux objets du quotidien et aux espaces d’habitation, dès la fin des années ’70.
À quelques nuances près, tout le travail de Max Charvolen se fait, depuis, dans son dialogue avec les espaces bâtis.
Ma fascination venait du fait que cette démarche me renvoyait à la façon dont les représentations de l’architecture apparaissent dans l’histoire de l’art : représentations du bâti, de la ville, des intérieurs.
Je pensais, par exemple, aux intérieurs de la peinture flamande, poussé en cela sans doute par le fait que la plupart des espaces bâtis choisis par Charvolen sont des espaces intimes, comme c’est le cas pour l’estampe qui figure dans cet ouvrage.
Je pensais aussi à la façon dont des peintres comme Della Francesca construisaient leurs œuvres de manière à donner, dans les deux dimensions de la peinture, l’illusion d’un espace tridimensionnel.
Voyez la construction du tableau « La Flagellation du Christ » de Della Francesca, voyez comment l’illusion de la profondeur s’installe par la représentation des bâtiments, dans le minutieux travail sur le dallage , et dans la position du Christ au centre du tableau.
Regardant les œuvres de Charvolen, je me disais : « représentation de l’espace bâti, c’est évident, mais en prenant les classiques à contrepied : quand Della Francesca ou Vermeer, pour n’en citer que deux, cherchent à donner en deux dimensions, l’illusion de l’espace et de la profondeur, Charvolen se colle, littéralement, à l’espace tridimensionnel dont il va donner une représentation en deux dimensions. »
Autant dire que Max Charvolen inscrit sa démarche dans une relation rationnelle avec ce qui nous apparaît : une démarche mathématisable, tout comme l’est celle de Della Francesca.
Cette volonté d’inverser la relation classique entre deux et trois dimensions se retrouve dans toute la démarche de Charvolen : quand l’artiste classique se place face à son sujet, Charvolen y plonge. Peut-être parce que l’espoir de la raison ardente du Quattrocento s’est muée aujourd’hui en tâtonnements de la raison inquiète.

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