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(Le massif du Vercors)
« Depuis Saint-Nizier du Moucherotte on a une vue splendide que le Moucherotte, dont l’ascension ne peut se faire qu’à pied. »
Plissement
Efforts. La forêt des épines agite ses étendards transparents. L’épilobe. Appuis. Le trolle. Ère précambrienne ou primitive. Epaulements. Milliards d’années. La renoncule. Effondrements. La digitale. Un cerf. Découpures. L’aconit. Une vigne. Glissements. Le pied-d’alouette. Le Fou des neiges. Escalades. Le sabot-de-Vénus. Un glaçon. Eblouissements.
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Notice 1
Composition générale
J’appelle Plissement la partie du texte en italiques et lignes continues, essayant d’évoquer la puissance du paysage, le sentiment d’émergence et de destruction à la fois. Un certain nombre de passages, tout à fait différents, utilisant souvenirs et citations, contrastent avec cette horizontalité bouleversée. Je les appelle Sites, incluant en ce terme aussi bien la signification touristique que celle qu’elle a prise dans les ordinateurs actuels. D’autres nommés Notices, comme celui-ci, apportent une réflexion sur la construction même de l’ouvrage. Leur succession est interrompue par des Stèles, en hommage » à quelques grands parcours dans les Alpes : Jean-Jacques Rousseau, Horace-Bénédict de Saussure, Victor Hugo et Arthur Rimbaud, chacun signant avec son monogramme. Entre les sites revient un double paysage : épaisses neiges sur les hauteurs, parmi lesquelles on voit passer le souvenir de la Reine des neiges de Hans Christian Andersen , puis le ruissellement des eaux sur la mi-pente.
J’habite depuis quelques années à Lucinges, ce qui veut dire lieu de Lug, un dieu gaulois que l’on retrouve dans l’étymologie de Lyon et de Laon, village des Voirons, petite montagne qui longe le Léman.
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Redressements. Le cabaret-des-oiseaux. L’aigle ancestral déploie ses ailes pour réchauffer la tribu. Renversements. L’airelle. Étage archéen. La Force des escaliers. Retournements. La myrtille. Affaissements. L’angélique. Un chamois. Feuillettements. L’ancolie. Un tremble. Répercussions. La barbe-de-Jupiter. La roue de fortune des neiges. Tremblements. Le bouillon-blanc. Soulèvements.
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Site 1
Le voyage en montagne
Quand j’étais dans la plaine, je voyais une muraille que je désirais traverser parce que je savais qu’il y avait d’autres plaines de l’autre côté, avec champs, vergers et villes, mines et ports, et qu’il en venait étoffes, épices et livres dans une autre langue ; et je m’imaginais qu’il y aurait une porte ou un tunnel avec des interrogatoires, attentes ou vérifications, ou à la rigueur, des échelles pour escalader comme par effraction. Je ne me doutais pas qu’il y aurait ces longues rampes avec des virages qui m’obligeraient à changer la direction de mon regard, à voir l’envers de ce que je venais de quitter, puis à le revoir encore, sous des angles différents, non plus les murs seulement, mais les toits qui m’avaient toujours été interdits, et avec d’autres maisons, granges, églises que je n’avais jamais pu voir ensemble, avec d’autres villages, puis même d’autres vallées, si bien que, peu à peu, même quand je m’arrêtais pour me reposer, je ne pouvais m’empêcher de tourner la tête ; j’aurais voulu qu’elle pût pivoter complètement. La vue qui m’avait suffi jusqu’à présent, me semblait désormais limitée par les oeillères de mes orbites. Je voulais ouvrir encore plus tous ces volets, ces fenêtres qui ne s’écartaient pas suffisamment à mon gré.
C’était comme si le magnanime Satan m’avait hissé sur la terrasse du temple de Jérusalem, et je voyais se dérouler les royaumes de la Terre ; ou plutôt ces villages, collines, forêts, moissons et vignes, rochers et lacs, les nuages mêmes, étaient devenus mon royaume dont j’avais été dépossédé à ma naissance déjà, mais surtout de plus en plus au long de ma croissance ; chaque fête d’anniversaire réussissant mal à masquer une humiliation, un renoncement, une spoliation supplémentaires. Non que je fusse roi, l’héritier seulement ; trop jeune encore malgré mon âge apparent, enfant émerveillé devant une inépuisable exposition de jouets protégés dans la vitrine de la distance. Ainsi, dans la descente et l’approche sinueuse de mon logis tout m’apparaîtrait rafraîchi dans son relief, comme si l’écart entre mes deux yeux m’avait découvert enfin son utilité.
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Germinations. Le bouton-d’or Bouleversements. Dans l’aisselle du soir les traces de pas cristallisaient. La bourse-à-pasteur. Étage algonkien. Le Monde des gradins. Pressions. La bruyère. Tensions. La campanule. Un lièvre. Erosions. La carline. Un hêtre. Pénétrations. Le chardon. Balancements. Le chèvrefeuille. Equilibres.
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