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Localisation : 34°36′47″ S - 58°22′38″ W
A la Recoleta on passe silencieusement devant la tombe d’Evita, qu’on a séparée de son mari. Lui est là-haut, à la Chacarita, dans une de ces tombes qui ressemblent à une maison de campagne, avec sous-sol et dépendances. On la trouve avec un peu de difficulté au bord d’une rue plus étroite que d’autres, où il est malaisé de se regrouper pour manifester ; le goût semble d’ailleurs en avoir passé à la plupart des Argentins. Tout près, la tombe de Carlos Gardel est fleurie chaque jour par des inconnus, et chaque jour on pose entre les doigts de sa statue une nouvelle cigarette. Il a l’air d’un dandy, il sourit pour toujours, les femmes l’aiment encore et sur les ondes on l’entend sans cesse ; il ne manque pas d’Argentins qui doutent de sa mort.
Dans le parc du Centenario un vaste « marché de hippies » expose des tissus, des bonbons, des ceintures, tout ce qui se fabrique en cuir, des mates pour les touristes. Des enseignants à mi-temps, des architectes au chômage, quelques avocats sans cause fabriquent et vendent de petits objets en bois, des sculptures bizarres, des bijoux de pacotille ; il faut bien vivre. Pendant ce temps à Palermo les enfants de fonctionnaires canotent sous les palmiers, vers Olivos la jeunesse dorée fait rugir le moteur de ses cabriolets européens, les psychanalystes à San Isidro ouvrent les volets de leurs résidences secondaires. Pendant ce temps dans leurs maisons sur pilotis des douces îles du Tigre, des artisans fabriquent des jouets légers, des retraités cultivent les fleurs et des maraîchers sarclent les légumes que la métropole consomme en si grand nombre.
A Dórrego chaque dimanche le marché aux puces qui s’étend loin dans les rues avoisinantes attire les touristes et les flâneurs. Pour profiter de la clientèle regroupée là par les brocanteurs, des antiquaires se sont établis dans de nombreux passages tout autour de la place ; ils vendent de l’argenterie, des meubles d’acajou, une lustrerie baroque imitée de Venise. Sur le trottoir un chanteur des rues vêtu de guapo fait reprendre en cœur des tangos canailles qu’un vieil homme contrefait accompagne au bandonéon ; une danseuse sur le retour, serrée dans une robe noire où son corps fatigué a encore belle allure, vient de temps à autre dans ses bras esquisser quelques pas de danse avec la morgue qui convient. Ces trois saltimbanques épuisés dévoilent l’âme même du tango : la trahison, la tristesse, la solitude devant la mort.
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