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CXLI

BRIBES DANS LE NID DE L’AIGLE , CXLI

Première publication : 17 décembre 2008

Ma mémoire ne peut me trahir sur ce point : jamais je n’ai vu ma première épouse nue. Même quand, sous la lune d’été, je pouvais discerner sa silhouette nacrée, ça a été dans un tel emmêlement de nos peaux que seule m’apparaissait, pour aussitôt fondre dans l’ombre, une lueur d’épaule, de cuisse ou de mollet. Je n’ai jamais clairement vu d’elle que ce que chacun pouvait voir : le visage d’abord. Mes mains pouvaient l’enserrer du menton aux tempes. Je le caressais des paumes, épousant des pouces ses narines tièdes, couvrant ses paupières, ses yeux frémissant alors en oiseaux, revenant à ses lèvres et cherchant ses dents et sa langue dont la saveur n’a jamais quitté mes lèvres depuis que j’y ai passé la mienne, de l’auriculaire taquinant ses lobes et dessinant les circonvolutions de ses oreilles où roulaient des images de mer. Nous aimions parler ainsi de bouche à bouche, lèvres entrouvertes, installant nos mots dans la bouche de l’autre, pour orner ses joues et ses dents, les instiller dans son palais, dans la conversation des souffles, l’interpénétration des âmes. Ses cheveux aussi étaient nus. Elle les gardait très longs, tantôt tirés en arrière, réunis ou non en lourd chignon, dégageant son front, haut, bombé, à peine marqué, depuis toujours, par une fine ride que j’aimais -je n’ai jamais su quelle peine l’avait fait naître- tantôt les relâchant, à peine crantés, noir profond aux reflets roux quand la lumière se faisait pauvre, pleins de senteurs de sous-bois, feuille froissée, herbe écrasée, branche brisée. J’aimais en sentir la texture entre les doigts, je remontais jusqu’au crâne, toucher la peau, enfouie, secrète, tiède. J’aimais aussi les sentir sur mon corps, ouvrant ou fermant le chemin à ses lèvres, sa langue, ses dents, se répartir en vagues ou brises autour de mes cuisses ; ils s’y entouraient, s’y nouaient, les enserraient, me liant définitivement à elle, nos bouches aspirant et suçant nos sexes. Définitivement. Comme la soif de Dieu. Elle empêche de fermer l’œil. Aucune larme ne peut la noyer. « Et que serait une passion qui ne dépossède pas ? ». Avec elle, les années ne sont qu’un jour, chaque jour est un siècle sans elle. Béni soit-elle ! Sa douceur fait vivre et mourir. Si elle s’absente, qu’il me reste au moins son nom. Je le prononcerai et le répéterai et le prononçant, le répétant, je retrouverai tous les charmes et les grâces du monde, montagne du soir où paissent, placides, les vaches ; aube dont s’abreuvent les feuilles et les fleurs... Et si je vois un temple pour elle bâti par des mains d’homme, j’y entre : c’est toujours ma maison.

©Editions de l'Amourier, tous droits réservés

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