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RAPHAËL MONTICELLI
À propos de « Frères Migrants » de Patrick Chamoiseau
D’AILLEURS, NOUS SOMMES D’ICI !
« J’ai aimé cette formule de je ne sais plus quelle manifestation : « D’ailleurs, nous sommes d’ici ! » Elle chante en moi depuis longtemps. »
P. Chamoiseau, Frères Migrants
« Il est difficile de parler des livres avec lesquels on a eu une véritable rencontre ». Cette phrase de Hervé Carn, que je viens de piquer dans les entretiens entre Veinstein et Bernard Noël me frappe juste au moment où j’entreprends de vous parler de « Frères migrants ».
2.- Une voix poétique pour un droit aux poétiques du vivre
Si Chamoiseau précise qu’il n’est pas poète, son livre est porté par cette « ferveur des indignations », dont il dit que « c’est sur cette fragilité, pour le moins tremblante » qu’Edouard Glissant, son ami poète, « fondait son droit et son devoir d’intervention. »
Résonnent ici des voix, proches ou lointaines, Jane et Hind, ses interlocutrices, les frères migrants, les auteurs contemporains, et ceux qui, dans le cours des siècles, ont dit la fraternité, la solidarité.
On l’entend dès le titre, la voix de François Villon (Chamoiseau dit « mon François Villon » ). Rappelez-vous... Ce texte a été écrit il y a plus de 500 ans
Frères humains, qui après nous vivez,
N’ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
On l’entend dans tout le livre, (et majestueusement dans « la déclaration des poètes » du dernier chapitre) cette autre voix, venue d’Afrique, la déclaration des chasseurs maliens, la « Charte de Manden »... rédigée il y près de 800 ans... En voici le début :
Le Manden fut fondé sur l’entente et l’amour, la liberté et la fraternité. Cela signifie qu’il ne saurait y avoir de discrimination ethnique ni raciale au Manden. Tel fut le sens de notre combat. Par conséquent, les enfants de Sanenè et Kòntròn font, à l’adresse des douze parties du monde et au nom du Manden tout entier, la proclamation suivante :
article 1.
Les chasseurs déclarent :
Toute vie est une vie.
Il est vrai qu’une vie apparaît à l’existence avant une autre vie.
Mais une vie n’est pas plus « ancienne », plus respectable, qu’une autre vie.
De même qu’une vie n’est pas supérieure à une autre vie.
Et j’y entends aussi cette autre voix, européenne, contemporaine du Manden, celle de François d’Assise qui loue le créateur pour ses frères et sœurs les créatures .
Cette autre encore, lentement élaborée le long des décennies par un peuple dépossédé, épars, migrant ; elle dit :
J’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli (...) Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.
Parmi les voix qu’éveille en moi Frères migrants, en voici encore une : Un spectre hante l’Europe. « Formidable coup de timbale » écrit Eco, qui ajoute : "elle se termine par deux slogans à couper le souffle :
Les prolétaires n’ont rien à perdre d’autre que leurs chaînes.
Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !
« Capacité poétique à inventer » des images, conclut Eco. Ce qu’il écrit du Manifeste du Parti communiste, appliquons-le à "Frères migrants.
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Lucioles, lucioles...
Les lucioles, bêtes-à-feu, que Jane voit dans les yeux des migrants, Chamoiseau en a retenu l’évocation chez Pasolini, et chez Aimé Césaire qui " proposait de ne pas désespérer, comme le faisaient souvent les paysans créoles. Avançant par les sentiers de nuit, ces derniers se voyaient environnés d’un vol de bêtes-à-feu qui n’éclairaient ni le ciel ni la terre, et n’ouvraient de perspective à aucun vrai chemin. Ils s’écriaient alors : Les bêtes à feu n’éclairent que pour leur propre corps ! Césaire soulignera à quel point ces petits lueurs vivantes étaient bien plus précieuses que les projecteurs ou les aubes salvatrices. Par leur présence même, elles modifient l’ensemble de la nuit. Sans montrer de chemin, elles signifiaient des possibles virevoltants, insistants, persistants, aussi nombreux qu’il y avait de lueurs, et qui, de se maintenir, faisaient de cette nuit même l’écrin d’un devenir. »
Autant et plus que partout ailleurs, le livre de Chamoiseau est en acte, ici. Est à lire, ici. Chacun de ses mots comme une luciole de plus dans la nuit qui s’infiltre.
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