Accueil > Au rendez-vous des amis... > Alocco, Marcel > Des écritures en patchwork, 1965-1980
MARCEL ALOCCO
Ces textes parus en divers périodiques ou catalogues, ont été publiés en partie par Z’éditions, Nice, en 1987.
On ordonne pendant des années le décousu du réel. Un jour vient où l’on se relit. Avec effroi. Comme chacun, je croyais, naïvement, avoir toujours projeté une image semblable : avoir eu autour de valeurs assurées les mêmes idées, les mêmes perspectives. Cinq ans, dix ans, vingt ans après, la distance parcourue est telle que le texte paraît avoir été écrit par un étranger, qu’on a bien connu jadis, oui, admettons-le, mais aussi beaucoup oublié. Constatons que, même pour qui ferait profession de penser, le souvenir reste plus précis d’une bucolique promenade dominicale avec une personne aimée que de ce que nous pensions en ce temps-là de l’art contemporain. La mémoire – elle le traduit dans la première forme, élémentaire, de l’Histoire – est événementielle : elle se souvient mal du parcours qui l’a constituée. Le flux des mots, la variabilité des approches, les incidents de parcours qui prennent sur l’instant une importance que le passage du temps va gommer, beaucoup d’intellectuels sensibles aux mouvements de l’esprit ont tenté d’en saisir au jour le jour les sinuosités de cheminement –journal, carnets de notes, petits billets accumulés dans un tiroir… Ce sont là souvent matériaux pour d’autres élaborations. Le propos est ici un peu différent, puisqu’il s’agit toujours de textes pensés pour la publication immédiate, même si quelques pages ont tardé à paraître, si les impératifs éditoriaux du moment ont obligé parfois à ne donner que des extraits d’entretiens ou à pratiquer quelques coupures dans certains articles – (que nous avons ici restitués dans leurs totalités).
Il ne s’agit pas d’un travail de critique. La position d’arbitre serait contradictoire avec l’engagement du plasticien et de l’écrivain, acteur dans le champs qu’il examine, et acteur pleinement. Articles, préfaces ou entretiens sont donc à lire comme réflexions sur l’itinéraire d’un individu amené, à l’occasion, et plus ou moins régulièrement, à faire le point. Ce qui motive mon écrit, au-delà de son objet apparent, c’est toujours en filigrane ou directement, ma production artistique : pratique plastique et écriture accomplissant ici un même destin.
Les circonstances d’un choix – vivre toute l’aventure de l’art contemporain à Nice, où je suis né – donne certainement une coloration particulière à ce recueil : Nice est le lieu où à partir de 1966 trois ou quatre artistes font naître et élaborent l’esthétique Support-Surface, avant qu’un groupe ne s’approprie de l’enseigne publicitaire. Sur ce rivage, avec George Brecht, Robert Filliou, Jo Jones et Ben, dès la fin des années cinquante, bat très fort la vague Fluxus. Dans ce même temps, le Nouveau Réalisme y est présent avec Arman, Raysse et Klein. Enfin ici, à défaut d’en pouvoir mieux saisir les contenus multiples et les contours mouvants, un ensemble de créateurs se verra désigné comme étant l’Ecole de Nice. Le point d’observation détermine probablement les principales lignes de forces du propos et… ses impasses. Mais il se pourrait que se dégageât de la lecture un autre fil conducteur : Le souci permanent de replacer le débat sur le plan des valeurs culturelles, là où, alors que les discours, constamment, proclament le contraire, les violences sociales – sous les masques de la publicité, de la mode, de la convention institutionnelle des cérémonials et rituels mondains – évitent de la situé. La confusion des valeurs culturelles avec les valeurs marchandes est telle qu’il est même impossible des faire des unes le négatif des autres. Certains, parmi les meilleurs, parviennent à vivre de leurs créations ; d’autres, parmi les plus médiocres et beaucoup plus nombreux… aussi. Mais ne croyez pas ceux qui disent qu’aujourd’hui les cas Van Gogh, Gauguin ou Cézanne ne sont plus possibles – car il est dans sa cohérence qu’une société refuse, quoi qu’elle en dise, ceux qui travaillent à d’autres images que celles qu’elle se reconnaît.
Ce livre est la trace d’un dialogue inégal entre la solitude et les autres, tous les autres : et si le ton est parfois vif, polémique, c’est qu’il faut élever la voix pour espérer se faire un peu entendre lorsqu’on n’a pour moyen d’informer que quelques publications marginales ou à diffusion très limitée.
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