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Article en réponse à une commande de la revue italienne Anterem. Paru en italien et dans une version modifiée dans le n° 79, deuxième semestre 2009 de cette revue.
L’oeuvre, visage de l’autre
Si, par la force des choses, de nombreuses œuvres de l’art contemporain se présentent ainsi à mes yeux, c’est d’abord dans mes relations avec l’art du passé que j’ai connu cette forme particulière de l’aphasie : un objet est là. Indéniablement produit d’humanité. Pourtant, rien en lui n’est immédiatement saisissable par moi. J’ai beau faire appel à mes connaissances, quelque chose, là dedans m’échappe, qui m’oblige à suspendre ma marche, mes réflexions, qui me fige sur place et me plonge moins dans l’interrogation que dans la perplexité, dans la stupidité.
Entrant, pour la première fois, dans le musée de l’Orangerie, à Paris (c’était en 1964), j’ai connu, le même jour, dans ce même lieu, deux expériences fondatrices ; la première est assez banale : l’appareil critique du musée permettait de comprendre, historiquement, la révolution impressionniste. L’adolescent que j’étais suivait les mots, regardait les tableaux, comprenait l’intérêt optique, le substrat scientifique, les effets plastiques… et il en était heureux. La deuxième est celle dont je parle… Dans la première salle, que j’ai regardée en dernier, était exposé « le joueur de fifre » de Manet. Rien de ce que je venais de lire ne s’appliquait à cette œuvre-là. Je restai devant elle, vide et démuni. Le fond ne me disait rien. Le personnage ne me disait rien. Sa posture ne me disait rien. L’air qu’il jouait m’était inconnu, inconnaissable et comme infiniment suspendu dans la lumière de fin d’après midi du musée. Les couleurs de ses vêtements me renvoyaient vers une époque encore proche et complètement dépassée… Le joueur de fifre a longtemps fait résonner en moi son silence et aujourd’hui encore, quand je le regarde, je reste suspendu à l’air que décidément il fait vibrer dans une mélodie décidément inaudible et inouïe...
Quelques temps auparavant, j’avais acquis, à Londres, un petit ouvrage consacré aux miniatures persanes. Malgré les défauts de la reproduction, elles rendaient assez bien l’espace occupé par les œuvres représentées, leurs thématiques, leur organisation. Et j’aurais été, de toutes manières, incapable de juger alors de la qualité de restitution des couleurs, des valeurs et des matières du Mahomet à Médine, de la naissance de Tarmelan ou de deux cavaliers chassant… J’attribue la responsabilité de cet achat à Montesquieu dont la lecture des Lettres persanes m’avait taraudé lors de ma dernière année de collège. Comment pouvait-on, en effet, être Persan ? Comment pouvait-on ainsi représenter le monde, les corps, les paysages, les bâtiments, les animaux ? La scène de chasse fut le premier texte sur l’art que j’ai été amené à écrire tant le dépaysement était fort, tant j’avais besoin de me servir de mots pour sortir de l’insuffisance de moi-même. Et moi-même, comment pouvais-je être Persan ?
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