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ALAIN FREIXE

Eloge de la surprise
© Alain Freixe
Publication en ligne : 6 janvier 2009
Ecrivain(s) : Freixe

Carcassonne, le 06 décembre 2008

Eloge de la surprise

 

En tant qu’écrivain , comment se joue votre relation à la peinture ?
« Parfois une surprise nous remet face à face
c’est un cri tout à coup dans les yeux »
Bernard Noël

« Elle est belle ! Et plus que belle, elle est surprenante ! »
Baudelaire

« La vie est décidément trop petite sans l’inconnu »
Bernard Noël, inédit, lu à Carcassonne le 06/12/08

Je vais donc essayer de vous parler de ces œuvres qui naissent de la relation de travail entre un artiste – Peintre, graveur, photographe… - et un écrivain – Quand je suis en présence de Bernard Noël, je n’ose plus dire poète ! - Œuvres qui sont le fruit du hasard des rencontres et de la volonté de croiser leurs recherches et de donner à celles-ci un lieu spécifique d’expression qui n’est plus tout à fait le livre et ni tout à fait le tableau ou la toile.
Il s’agit bien d’un lieu soit d’un espace ouvert par et dans le support (papier ou autre) de telle manière que cette mise en espace soit d’abord celle d’un rythme – J’aime à rappeler ici, à cette occasion, ces mots de Joë Bousquet : « le rythme est le père du temps » . Ainsi le livre d’artiste inventerait son espace et son temps en quoi il est bien un lieu de création.

Je quitterais ce niveau de généralité non pour entrer dans les méandres des définitions du livre d’artiste mais pour privilégier l’une de ses deux grandes voies. Et ce sera celle qui dans les relations entre écriture et peinture, texte et image opère ce renversement de type copernicien qui à la primauté du texte, de l’écriture – voire, dans notre monde occidental des Ecritures ! – choisit de mettre celle de l’image.
 Qu’il soit clair que mon propos n’est pas ici de jeter aux orties de l’illustration ce que j’entends renverser. Je sais bien qu’illustrer ce n’est pas seulement – Même si ça le fut souvent ! – rendre illustre, glorifier. On se souvient du fameux « je suis pour – Aucune illustration » de Mallarmé ! Mais bien plutôt illuminer, éclairer, porter dans la lumière. Sur ce point Yves Peyré a raison de dire dans son beau livre « Peinture et Poésie. Le dialogue par le livre » que lorsque le texte est premier l’image n’est pas seconde pour autant. C’est que l’antériorité chronologique ne signifie pas pour autant supériorité. Chronologie n’est pas hiérarchie. L’ordre des temps n’est pas l’ordre de l’être. L’illustration est une réplique où doit s’exprimer l’égalité avec le texte. C’est un désir répondant à un autre désir. Une cor-respondance. Un branchement désirant aurait pu dire Gilles Deleuze. Cela dit, je ne suis pas sûr qu’il ait raison lorsqu’il affirme un peu vite que « les livres dans lesquels les images précèdent les textes ne donnent que rarement le vertige souhaité. »
C’est pourquoi j’entends interroger en mettant en jeu ma modeste expérience cette autre voie largement ouverte par Michel Butor qui fait qu’il y a d’abord massivement la peinture.
Le texte ira alors désormais ses chemins de hasard à la rencontre de l’œuvre d’art. Le livre qui en résultera où la lettre - parfois manuscrite mais pas toujours - réplique à la proposition plastique devient alors un lieu de recherche. Le lieu d’un questionnement.

De Joë Bousquet j’ai appris entre autre chose d’une part que l’amitié pouvait être l’autre nom de la littérature, disons plus largement de la création, quand elle se pense comme question et d’autre part que l’essentiel était moins de savoir , face à un texte, s’il s’agissait de prose ou de vers que de savoir si se levaient là des présences.
Ceux avec qui j’ai eu le bonheur d’écrire un de ces livres qu’on appelle Livre d’artiste

(Faut-il les citer ? Peut-être ceux qui sont passés par ici…et je pense à Anne Slacik bien sûr, à leonardo Rosa mais aussi à Alix de Massy rencontrée grâce à Eliane Kirscher, connue elle aussi ici…MM ; MC ; HM ; YP ; GS ; JF ;DM ;FL…)

Ces amis sont de grands leveurs de présence, voilà pour l’essentiel . Et c’est cela que je voudrais tâcher d’expliciter .

Pour cela je dispose d’un critère psycho-physique personnel. À savoir qu’ à lire certains poèmes, à regarder certaines œuvres, j’ai l’impression de flotter. De rester là, suspendu.
Je ne sens plus mes doigts sur la page du livre, mes pieds fouler le sol de l’atelier, de la galerie ou du musée.
Ce n’est pas pour autant que je suis entré dans le tableau, la toile pas plus que je ne suis entré dans les mots ou l’histoire que je suis entrain de lire.
Ce n’est pas non plus que je sois parti ailleurs, plus haut dans je ne sais trop quel ciel intelligible.
C’est plutôt d’un entre-deux qu’il s’agit. Ni sym-pathie, ni em-pathie, il faudrait parler ici plutôt de dia-pathie. Alors par le travers, un transfert d’espace s’opére. Et la référence ne m’est plus fournie par cet espace-ci, ni par l’espace de l’œuvre mais entre ces deux espaces.
Tel est pour moi cet effet de présence.
C’est par lui que tout commence. C’est lui qui me saisit d’abord en présence des œuvres de mes amis peintres.
Présence qui pour moi reste toujours renversante. C’est même à cela qu’on la reconnaît. Elle dérange. Trouble. Est irréductible. Du côté de la fièvre. En quoi elle nous suffoque, souvent.
Et me voilà perdu. Presque jeté à l’abîme. Vertige sur le bord du gouffre, « du ravin noir où tout s’efface » (Pierre Reverdy). Inversion du proche et du lointain. Contamination. Basculement. Tournoiement.
Plus de là. Me voilà hors-là.
Ni dans le tableau, ni dans la référence de son nouvel espace. Je suis entre un lointain qui s’est fait proche et un proche qui s’est éloigné. Dans quelque chose comme un silence. Mais un silence qui résonne en moi comme cette musica callada dont parle Jose Bergamin à propos du toreo.

Pas plus qu’on ne s’installe sur les sommets, on ne saurait demeurer dans cette situation. Il faut en sortir. C’est à partir de là qu’il convient de se méfier.
De soi-même bien sûr comme toujours. Parce que bien des mots déjà se pressent : mots lisses, mots nets, mots bien proprets, mots qui ne manquent pas de grillager le regard de quelques anciens savoirs où certes il y a de quoi se trouver en terrain de connaissance et de se rassurer mais c’est toujours d’insignifiance.
Ce qu’il faut, c’est accepter la donne. Accepter de ne pas lire, dirait Bernard Noël. Accepter de voir encore. Accepter la déroute des savoirs et des signes.
Rester dans cet effet des œuvres.
De leurs formes, lignes, couleurs, volumes, matières , ne pas faire encore un ceci ou un cela. Ne pas ramener l’inconnu au connu. Se risquer à l’Autre.
Ne pas rapatrier. Reterritorialiser.
La langue italienne permet un jeu de mots intéressant entre les « segni » (signes) et les « sogni » (rêves, songes). Il s’agit de rester devant des « sogni » non des « segni ». Rester devant des traces et non des signes… on sait que seules elles font rêver !
C’est de ce rien là qu’il nous faut partir. De cette absence de sens.
Rester en plein vent. S’abandonner. Consentir à ne pas s’y reconnaître. Tant la reconnaissance suppose toujours l’antériorité de quelques savoirs anciens.

Cette expérience des œuvres comme expérience de l’altérité, cela s’appelle en son surgissement, la surprise.
Et c’est cela que j’attends des œuvres. Qu’elles me surprennent plus qu’elles ne m’étonnent.
L’étonnement reste toujours lié à un système de représentations où nous finissons par faire entrer l’intrus, cela qui nous a étonné.
La surprise est une prise.
La langue espagnole dispose du mot » sobrecogido ». J’aime entendre raisonner dans ce mot cet autre mot, la « cogida », mot qui dit le coup de corne que risque toujours au plus près le torero.
Quelque chose arrive et nous prend au dépourvu. Quelque chose qui vient couper ce que la consistance de notre vie a d’imaginaire quand elle nous pousse à nous attendre à ceci ou à cela, à reconnaître ceci ou cela.
Ce qui nous surprend trahit toujours notre attente, soit cela que les signes antérieurs nous permettent de penser possible.

Ce qui nous surprend est au-delà de la beauté qui reste toujours de ce côté-ci du monde. Je pense souvent à ce très beau poème en prose de Baudelaire – le trente-sixième – Le désir de peindre – poème dans lequel, le poète entend s’égaler au peintre , dans lequel il dit « (brûler) de peindre celle qui (lui) est apparue si rarement et qui a fui si vite », celle qui « est belle, et plus que belle, (elle est) surprenante » !
C’est à partir de là qu’il faut écrire !

(Car ce qui rend « peut-être » « l’homme malheureux (…) rend l’artiste heureux » même si « le désir le déchire ». Pour tenter de dire l’élément déclencheur de la surprise, le plus-que-beau, Baudelaire risque l’oxymore hérité de Nerval « le soleil noir » : « astre noir qui déverserait lumière et bonheur »)

C’est cela qu’il faut faire, tenter d’écrire « les passantes », ces passantes qui hantent les œuvres de nos amis peintres, celles qui jamais ne restent…ces traces…ces plaies. Avec Raphaël Monticelli, nous les appelons « Madame » quand nous les citons à comparaître !
Vient un moment où il faut bien nous en remettre aux mots. Les retrouver. Les travailler. Non pour combler le manque à dire que l’œuvre a creusé en moi mais pour tenter de donner un équivalent langagier à ce manque.
Comment dire alors le dessaisissement avec des mots faits pour la saisie ?
Comment dire l’effusion avec des mots voués aux articulations ?
Comment dire l’expérience, l’orage et l’éclair, ces figurants de la surprise ? De « l’a-rencontre ? »(Jean Ansaldi).

Comment dire « ce qui ravit mes yeux » puisque « ce qui ravit mes yeux désespère ma langue » selon les mots de Bernard Noël ?
Mais ceci est une autre histoire qui commence de l’autre côté du désespoir. Et dont le livre dit d’artiste témoignera d’une manière aventureuse, toujours plus ou moins ajustée.

( Ce travail de langue est affaire d’innocence. On écrit en avant de soi, sans rien savoir du but, ni même s’il y en a un. On écrit « au présent de l’écriture » disait Claude Simon. Sans but, sinon on écrirait à reculons. Or, c’est avancer qu’on veut. Avancer dans une langue inconnue ou plutôt faire parler autrement sa langue.)



Alain Freixe


( à l’encre bleu des « à côtés » à prononcer ou pas, ce sera selon ! )

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