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Bernard est mort. Bernard Pagès est mort.
Depuis que je l’ai su, ça murmure dans ma tête.
« Nous partons par petits bouts. »
Michel Butor est mort. Patrick Saytour. Aurélie Nemours. Vivien Isnard. Valérie Sierra. Henri Maccheroni. Pierrette Bloch. Et, coup sur coup, Mireille Calle Gruber et Bernard.
Des morceaux de nous qui décrochent (de moi ?).
Comme tant d’autres de mes ami·e·s essentiel·le·s, je les ai peu rencontré·e·s. Même lorsque j’ai beaucoup travaillé avec elles-eux.
Madame Tristesse me dit : « Tu les rencontreras encore moins souvent, voilà tout. Mais tu continueras sans aucun doute à travailler avec eux. À t’entretenir avec eux. À les écouter. À apprendre d’eux. »
Mort·e·s, ami•e•s, mort·e·s, mais pas disparu•e•s.
Bernard… L’un des premiers artistes qui a bouleversé ma vision de l’art. Comme Dolla, comme Alocco, Viallat, Charvolen, Miguel, Venet, puis Dubreuil, Bloch, Rosa, Lorin, et quelques centaines d’autres…
Je pourrais dire chacun des chocs. Et à quel moment de ma vie. Et en quoi ça a mis mon rapport à l’art, à la vie parfois, cul par dessus tête. Mais en ce moment, c’est Bernard qui cogne à la porte.
Ça cogne ; ça cogne plus que ça ne toque.
Nous voici au Provence, bistrot, alors, de ces rendez-vous entre artistes. Ou au Félix, je ne sais plus.
Bernard me montre des photos. Tuyau d’arrosage, tas de briques, amoncellement de bout de bois. M’explique, tranquillement. Évidences perturbantes. Grattage de mes aveuglements. Pendant combien de temps a-t-il eu cette patience ? Résultat des courses : trois lignes dans le catalogue de l’expo « origine Nice » en 1969. Depuis, le travail de Bernard Pagès n’a plus quitté mes horizons.
« Présent tu fus. Présent tu restes. »
Nous voici devant la bibliothèque de Nice, aujourd’hui nommée « Romain Gary ». Bernard déterre une « œuvre ». Nous préférions dire « pièce ». Un grillage sur une toile. Le grillage rouillé a donné forme et matière sur la toile. Je dis « toile », mais je n’ai plus ça dans l’œil. La marque du grillage, oui. Le temps de travail. Le travail de la terre. La patience de la terre. Confier le travail à la terre. Assumer le processus. Accepter le résultat. Comme un céramiste confie la terre au feu.
Nous voici à La Pointe de Contes, Fontaine de Jarrier. Préparation d’exposition. La deuxième expo du Cairn. Après celle de Michel Butor. Nous nous décidons : une série de dessins. Je n’ai plus les détails en tête, et n’ai pas le cœur de les chercher. Une série de dessins prévues pour une sculpture et qui vont migrer vers une autre. Des annotations de Bernard sur les dessins. J’aimais cette idée de migration. Cette confusion des projets. J’aimais ces « écritures dans le dessin » : après l’expo Butor, ça me semblait dans le ton. Et c’est Maryline, Maryline Desbiolles, qui avait écrit le texte de présentation.
Nous voici dans une salle de classe. 6e ? 5e ? Je ne sais plus. Je passe dans les rangs. Voici Estelle. Estelle Pagès. Je lui dis deux mots, comme à chacun des autres élèves. Je lui dis deux mots de son papa, le sculpteur Bernard Pagès. Je ne sais pas si elle a répondu. Mais je revois son regard. Une sorte d’étonnement, craintif ? Ravi ?
Je repense à Chantal, bien sûr. Je ne sais ce qu’elle est devenue, ni les rapports entre elle et Bernard. Mais je repense à elle. Tendrement.
Nous voici à nouveau à La Fontaine de Jarrier. Ma foi… Des souvenirs peu artistiques… même si je me heurtais à ses panneaux pleins de recherches sur les associations de matériaux. Non. Je me suis arrêté souvent chez Bernard pour l’aider à achever une bouteille de gnole centenaire qui lui avait été donnée par je ne sais plus quel ami artiste. Ma mémoire dit « Jaccard », mais je ne suis pas sûr d’elle. Saveur de gnole, longue, longue en bouche. Vraiment.
Nous voici toujours à la Pointe de Contes. Objectif : que Bernard réalise une pièce à placer devant le futur collège. Réticences. Arguments. Les collègues de l’école de la Pointe où était scolarisé Gaspard, Jacques et Danièle Moulary. Et Gaspard verra un boulot de son père quand il ira au collège. Le copain maire de Drap, Marc Morini, philosophe de formation, agriculteur de métier, et marchand de bois : il peut fournir des souches d’olivier. Et des belles. Donc une œuvre. En deux parties. Dedans et dehors s’interrogeant. Merci.
Ces souvenirs de la Pointe, et un post de Bruno Moulary sur Facebook, ont fait revenir ceci :
Danièle me montre un gros carton. Plein d’invitations, affiches, flyer… C’est Pagès qui nous a donné tout ça. Je vais m’en servir en moyenne section pour mettre en place les pré-apprentissages de la lecture. Et même en petite section se dit-elle.
Nous voici encore à la Pointe. Un recteur d’académie à qui j’ai proposé de visiter quelques ateliers d’artiste. (« Ce sera beau au moins ? » - « Ma foi… Je sais ce que je vous montre, vous me direz ce que vous voyez ») L’atelier de Bernard -comme celui de Sosno- est impressionnant. Complètement différents. Pourrait, celui de Bernard, rappeler celui de Venet. En plus désordre peut-être. En plus resserré aussi : tout se passe ici. Et il y a la cintreuse, ou plieuse, qui développe une force d’une quantité inimaginable de tonnes. Avec cet outil, l’ami Bernard et son assistant donnent formes aux IPN, font fleurir le métal. Comme chacun peut le voir dans l’espace public, à Contes pour enjamber le Paillon, ou sur la départementale 202, comme marque de rond-point. Pour n’évoquer que la région niçoise.
Encore plus impressionnant pour le recteur : nous quittons l’atelier au bruit infernal, pour nous retrouver dans un autre espace où Bernard fignole une pièce… à la feuille d’or. Un travail qui fait sans doute remonter des souvenirs pré-quattrocentro.
D’autres diront l’importance de l’artiste Bernard Pagès. Son appartenance ou non au groupe Supports/Surfaces. Sa proximité en tout cas. D’autres son aura internationale. D’autres. Moi, je doute. Souvent. Malgré l’aura. Malgré la notoriété. Malgré les éloges, les blablas. Les analyses. J’admire, je m’étonne, je m’interroge, je m’inquiète. J’ordonne le silence à mes doutes : « Plonge, petit regardeur, plonge ! Quelle importance tes doutes, vraiment ? » Mais je doute. Souvent.
Je n’ai jamais douté de Bernard Pagès.
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