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MICHEL BUTOR

I. Le fauve tranquille
© Michel Butor
Publication en ligne : 16 mars 2009
Artiste(s) : Matisse Ecrivain(s) : Butor

Aller au portail de l’espace Butor

vers II Les yeux du voyageur

1) Notre-Dame au mur violet (1902)

Je suis né le 31 décembre 1869 au Cateau-Cambrésis, une petite ville du Nord. C’était encore le Second Empire. J’ai passé mon enfance parmi les châles des Indes ornés de palmettes et brodés de franges . Puis ma famille s’est installée à Bohain en Picardie pour vendre des graines et des couleurs. La fragilité de ma santé ne m’a pas permis de prendre la succession de mon père comme il l’aurait voulu, et il m’a envoyé à Paris pour y faire les études de droit qui m’ont permis de devenir clerc d’avoué à Saint-Quentin.

J’avais bien montré quelque facilité pour le dessin à l’école, mais je songeais si peu à devenir peintre, cela me semblait tellement en dehors de toute vraisemblance, que lors de ce premier séjour dans la capitale, je n’avais éprouvé nul désir de visiter musée ni salon. Un jour pourtant, comme j’attendais au guichet d’une poste, j’avais griffonné presque sans y penser, sur une formule de télégramme, un visage dans lequel j’ai reconnu soudain celui de ma mère comme je ne l’avais jamais vue dans aucune photographie.

Et chantait dans mon coeur cette adaptation du Cantique de Salomon : "que tu es belle, Héloïse ma mère, ton souffle a le parfum d’un verger".

De retour chez elle, pour ma convalescence après une opération de l’appendicite, elle m’a acheté une boîte de peinture pour me désennuyer. Je me suis donc efforcé de recopier les paysages suisses en chromo qui y étaient joints, et cela m’a donné une clé magique pour quitter ma chambre. Alors j’ai repris le chemin de la capitale et j’ai eu la chance d’y rencontrer à l’Ecole des Beaux-Arts, -j’avais 22ans-, mon maître vénéré Gustave Moreau qui un jour, sur le pont à la sortie d’une classe, m’a dit brusquement : "que cherchez-vous donc ? -Je cherche à rendre ce que les maîtres n’ont pas rendu, par exemple ce qui est devant nous (cet ensemble du Pont-Neuf avec ses arbres sur le fond de Notre-Dame dans une enveloppe mystérieuse), cette beauté que les maîtres n’ont pas rendue".

Je me suis toujours méfié des paroles, mais cela ne m’a pas empêché de tenter de répondre tant bien que mal aux questions que l’on me posait ; je me suis même laissé allé à écrire deux livres : Notes d’un Peintre et Jazz ; et c’est surtout l’écho de tout cela, transcrit aussi fidèlement que possible, que l’on trouvera dans ces strophes.


2) Autoportrait (1906)

Alors j’ai cherché, cherché. Je faisais des copies au Louvre, tant pour vivre avec les maîtres que parce que le Gouvernement en achetait, ainsi le Portrait de Balthazar Castiglione de Raphaël, le Narcisse de Poussin, le Christ mort de Philippe de Champaigne, une natre morte de David de Heem, la Raie de Chardin. Et j’ai continué ma recherche. Un peintre voisin, connaissant Sisley, essayait de peindre comme lui. Je m’y suis mis. Un été nous sommes allés en Bretagne ensemble. La lumière était si belle, mais tellement changeante que cela me décourageait.

J’ai cherché encore. Je suis descendu vers le Sud. A Saint-Tropez j’ai fait la connaissance de Signac et de Cross. J’ai essayé de faire comme eux. La lumière était changeante aussi, mais beaucoup plus doucement. C’était comme si j’entrais enfin dans ce monde que j’avais deviné depuis ma chambre de convalescent. Et je me suis lancé dans la couleur comme un animal délivré.

Que tu es belle, Amélie mon épouse ! ton nombril est une coupe de vin toujours pleine.

On nous a traité de fauves, et c’est la résistance même qu’il m’a fallu déployer contre les attaques qui m’a doué d’une santé dont je ne me serais pas cru capable. Mes traits se sont élargis et durcis tout en se mettant à chanter pour m’encourager. J’ai découvert un autre dans mon miroir.

Je me suis toujours méfié des miroirs, mais je ne me suis pas privé de les consulter, et l’on en trouvera les renversements dans mes gravures.


3) La musique et la danse (1910)

J’avais salué mes forces nouvelles dans un assez grand tableau célébrant la Joie de Vivre au milieu duquel une ronde de danseurs au loin répondait aux accents de musiciens dispersés parmi des amoureux dans un paysage d’âge d’or.

Un collectionneur moscovite, Stschoukine, m’a proposé de décorer l’immense escalier de son palais. Pour le premier étage, il fallait donner un sentiment d’allègement et j’ai représenté la danse.

Que tu es belle, Terpsichore, mon inspiratrice ! Tes cheveux sont un troupeau de chèvres ondulant sur les pentes.

Pour le second étage, comme on était dans l’intérieur de la demeure, dans son esprit et son silence, j’ai imaginé une scène de musique avec des personnages attentifs. S’il y en avait eu un troisième, il aurait été le plein calme, et j’y aurais disposé des gens étendus sur l’herbe, devisant et rêvant. A propos de cette Musique, je vous signale que le commanditaire a fait rajouter un peu de rouge sur le petit flûtiste qui a les jambes croisées, ceci pour cacher le sexe qui était pourtant indiqué avec beaucoup de discrétion. Il suffirait à un restaurateur de prendre un peu de dissolvant comme essence minérale ou benzine, et de frotter un instrant à cet endroit pour que les lignes cachées apparaissent. A ma connaissance, cela n’a pas encore été fait.

Je me suis toujours méfié de l’agitation mais je l’ai entretenue dans mon coeur, et l’on en retrouve la flamme dans mes arabesques.


4) L’atelier rouge (1911)


Dans mon atelier le sol est rouge sang de boeuf comme dans les carrelages provençaux ; le mur est rouge ; c’est comme si le sang s’était infiltré pour tout teindre ; les meubles sont rouges entourés d’un fil d’or mat. Ce rouge est comme une nuit chaude à l’intérieur de laquelle, venant de la fenêtre à gauche, une intense lumière fait naître ou plutôt ressusciter les autres objets. Il y a sur la commode plusieurs pots dont l’un est rempli de pinceaux devant une frise que l’on dirait en marbre noir et or comme le manteau d’une cheminée, qui passe derrière l’horloge dont on voit l’écran mais pas les aiguilles. Il y a la toile rayée du transatlantique à demi replié près d’une de mes assiettes blanches et bleues sur la table à droite. Il y a une jarre qui vient aussi des bords de la Méditerranée.

On dit que c’est mon atelier de Clamart, mais j’ai tout fait pour y reconstituer la lumière d’ailleurs. Il y a deux de mes sculptures sur des selles de modelage et la table à gauche plus près, une troisième autour de laquelle une liane de capucine venue d’une fiasque vert sombre à long col tourne amoureusement.

Que tu es belle, Marguerite, ma fille ! tes dents sont un troupeau de brebis tondues qui remontent du bain.

Il y a sur la même table un grand verre transparent, un des plats que j’ai décorés d’une femme comme si c’était elle qui offrait toute la nourriture, qui la produisait, à demi dressée sur un socle noir, près d’une boîte de crayons dont deux sont déjà sortis. Il y a les tableaux encadrés ou non qui sèchent en attendant l’approbation finale : trois femmes au bord de la mer, je l’ai appelé le Luxe , un satyre épiant une nymphe dans la forêt, un pot de cyclamen sur une table ronde, un marin accoudé, deux grands nus, un brin de paysage, une petite aquarelle sans doute dans son passepartout. Il y les oeuvres passées, toile retournée, montrant leurs chassis, et les cadres prévus pour des tableaux futurs. C’est là que je m’efforce de vivre et d’inventer, au milieu du tintamarre et de la menace, un monde de volupté calme.

Je me suis toujours méfié des maîtres, mais je les ai passionnément interrogés, et l’on trouvera leurs leçons dans toutes mes audaces.

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