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III. Les caresses de la paix
© Michel Butor
Publication en ligne : 16 mars 2009
Artiste(s) : Matisse Ecrivain(s) : Butor

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vers II Les yeux du voyageur

vers IV Les îles de l’âge

7) Porte-fenêtre à Collioure (1914)

C’est la guerre. C’est encore cette question de santé qui m’oblige à rester à l’arrière. Je ne suis pas dans les tranchées, mais quand même. Les camarades sont moins seuls.

J’aurais envie de rester toute la journée à attendre les communiqués, mais je ne peux pas.

Que tu es belle mais terrible, Hélène, fauteuse de trouble, par qui tant d’amis ont péri ! ton cou est une forteresse d’ivoire.

Sans nouvelles de ma famille, angoissé à cause de l’attente continuelle dans laquelle on vit, du peu qu’on sait, du fait que l’on nous cache évidemment beaucoup, incapable de m’absorber souvent dans une oeuvre de longue haleine, je vais faire du paysage pour retrouver un peu de calme. Voici par exemple une porte qui donne sur des ténèbres. Elle est assez semblable à celle de mes années d’enfer dans l’étude de maître Derieu, avoué à Saint-Quentin, avec sa plaque de cuivre qui disparaissait dans l’ombre quand on l’ouvrait sur une seconde porte à panneau vitré mais que l’obscurité habituelle rendait opaque. Ici je n’ai ouvert qu’une seule porte et je suis incapable d’ouvrir l’autre. Il faut que les mobilisés le fassent pour moi tandis que je prépare leur retour.

Je me suis toujours méfié des discours politiques et je n’ai que trop souffert de leurs effets ; on trouvera cette hantise dans mes silences.




8) Intérieur au violon (1918)

La fenêtre se rouvre enfin. Je suis venu à Nice pour soigner une bronchite. Il y a plu tout un mois et j’allais m’enfuir, mais soudain le Mistral a chassé les nuages et je me suis installé dans un vieil et bon hôtel, disparu désormais, avec ses jolis plafonds à l’italienne et de magnifiques carrelages.

La lumière qu’on avait à travers les persiennes venait d’en-dessous comme d’une rampe de théâtre.

Que tu es belle, Eurydice, ma retrouvée ! tes hanches sont un collier de fête.

Ici c’est la richesse et la clarté argentée de la lumière qui joue le premier rôle ; c’est avec la couleur qu’on la traduit, mais celle-ci ne vient qu’après. Il faut avant tout sentir cette lumière, l’avoir en soi ; les moyens peuvent être paradoxaux, le résultat seul compte. Etant pris par la lumière, je me suis souvent évadé en esprit du petit espace au fond du tableau pour sentir au-dessus de moi, au-dessus de tout motif, atelier, maison même, un espace cosmique dans lequel on ne sentait pas plus les murs que le poisson dans la mer. Aussitôt les différences du noir au blanc s’allègent, et les parties d’ombre ne sont plus profondes comme des tombeaux. Du noir jaillit une lumière.

Je me suis toujours méfié de la Méditerranée, mais je l’ai choisie, et l’on retrouve ses murmures dans mes plages.


9) Les deux odalisques (1921)


Les fenêtres m’ont toujours intéressé, car elles sont un passage entre l’extérieur et l’intérieur.

Quant aux odalisques, si chères à Ingres et Delacroix, je les avais vues au Maroc, et j’ai pu les mettre dans mes toiles sans faux-semblant à mon retour en France.

Que tu es belle, Henriette, mon odalisque ! tes seins sont deux faons paissant parmi les lys.

De neuf heures à midi, première séance. Je déjeune. Ensuite je fais un bout de sieste, et je reprends mes pinceaux à deux heures de l’après-midi jusqu’au soir. Chaque dimanche je suis obligé de raconter toutes sortes de craques aux modèles. Je leurs promets que c’est la dernière fois que je les supplie de venir pour ce jour-là. Naturellement je les paie le double. Enfin, quand je ne les sens pas convaincues, je jure de leur donner campos dans le courant de la semaine. "Mais, Monsieur Matisse, voilà des mois que ça dure et je n’ai jamais eu un seul après-midi de congé". Les pauvres ! Elles n’y comprennent rien. Quand j’habitais l’hôtel de la Méditerranée, la Bataille des fleurs était pour moi presque un supplice. Toutes ces musiques, ces voitures et ces rires sur la Promenade ! Les petites n’y étaient plus. Alors je les ai installées à la fenêtre et je les ai peintes de dos. Quant au violon, non seulement j’en jouais un peu quand j’étais jeune, mais je me suis mis à l’étudier très sérieusement à la fin de la première guerre. C’était naturellement un peu tard. Aussi je préfère désormais écouter les autres en jouer. La musicienne tient mon rôle. Une fois j’ai fait une séance avec une anglaise. Ses beaux yeux changeants que j’avais vus noisette le jour précédent, ont foncé peu à peu à peu tandis qu’une rougeur lui colorait le visage, jusqu’à avoir exactement le ton des miens. Jamais je n’arriverais à rendre l’harmonieuse saveur qui unissait ses yeux, ses lèvres et la courbe si tendre de son menton. Elle était devant moi comme un petit pigeon ému dans ma main. Mais elle avait pris mes yeux, ou plutôt soudain c’était moi qui regardais au travers des siens.

Je me suis toujours méfié des modèles, mais je n’ai jamais pu m’en passer, et l’on retrouve leurs moues dans mes dessins.

*

C) troisième échappée vers le chemin des Hespérides

odalisques

Qu’il y ait érotisme, séduction, approche passionnée de l’autre dans cette peinture, c’est l’évidence même ; par contre une sorte d’invincible chasteté illumine le peintre Don Juan. Ainsi, dans l’irisation du monde oriental-occidental, si les domestiques sont maghrébins, les odalisques sont toutes de race blanche, ce qui prolonge une longue tradition.

Lors d’une visite au Louvre, l’oncle Octave, chez Klossowski, médite sur le grand tableau d’Ingres :

“La Grande Odalisque d’Ingres se situe dans une région de paix qui provoque les ressentiments des misérables que nous sommes. La mise en scène d’”atelier” qui l’entoure -nous ne voulons pas penser plus loin- et qui n’en suggère pas moins la somptuosité, blessante pour nous, du potentat absent, cette mise en scène est encore la seule chose propre à nous rassurer contre cette “irréalité” qui insulte à nos quotidiennes misères. “Ce n’est qu’un moment d’atelier...” Pauvres que nous sommes ! C’est bien le luxe du potentat absent qui enveloppe jalousement cette merveilleuse créature ; nous la voyons ici en “vacance”, souveraine dans son repos, le front pur, nous offrant pour quelques isntants la splendeur dorsale de sa taille interminable, de ses flancs prodigieux, de ses fesses et de ses jambes qui nous laissent hébétés...”

Certes, si le potentat lui fait signe, à l’intérieur de ce harem fantasmatique, la belle passera de la condition de reine à celle d’esclave, d’objet passif de jouissance, mais ce potentat même, deviné, est l’incarnation de l’interdit qui nous frappe. “Ne touchez pas”. Le vernis de la peinture met cette odalisque dans une vitrine infranchissable au moins pour nous. Pour que la vue puisse durer, il faut que le peintre soit capable de se retenir. Et c’est pourquoi l’odalisque pour jouer son rôle de révélatrice d‘une “vacance” ou d’un loisir perdu, n’a nul besoin d’être entièrement nue. Plus elle est dévêtue plus elle devient hiératique, se transforme en idole intouchable elle-même et qui fait ruisseler ses prestiges sur toutes ses compagnes, les sauvant de la mort comme Schéhérazade.

Dans le Voyage en Orient Gérard de Nerval, lorsqu’il se promène dans les nuits de Constantinople-Istanbul, nous introduit au milieu du quartier grec dans une maison soigneusement obscure à l’extérieur. C’est un café, le “Frascati” de Péra, mais à l’intérieur duquel est aménagé une sorte de “musée des beautés naturelles” pour reprendre l’expression de Charles Fourier.

“La troisième pièce décorée, qui dans nos usages représenterait le salon, était meublé de divans couverts de soie aux couleurs vives et variées. Sur le divan du fond trônaient quatre belles personnes qui, par un hasard pittoresque ou un choix particulier, se trouvaient présenter chacune un type oriental distinct.”

Mais ce sont quatre orientales “blanches”, lesquelles étaient particulièrement recherchées dans les sérails. Cette lumière se décompose dans une sorte de prisme quadrangulaire lié aux points cardinaux. Nous admirons ainsi une Circassienne, une Arménienne, une Juive et une Grecque. Soirée charmante, légèrement troublée par une descente de police pour pimenter et émoustiller les rêveries ; mais nous sommes dans l’atelier ou le musée de la vertu :

“Ce mélange de civilisation et de traditions byzantines n’est pas le moindre attrait de ces nuits joyeuses qu’a créées le contact actuel de l’Europe et de l’Asie, dont Constantinople est le centre éclatant, et que rend possible la tolérance des Turcs. Il se trouvait réellement que nous n’assistions là qu’à une fête aussi innocente que les soirées des cafés de Marseille. Les jeunes filles qui concouraient à l’éclat de cette réunion étaient engagées, moyennant quelques piastres, pour donner aux étranger une idée des beautés locales. Mais rien ne laissait penser qu’elles eussent été convoquées dans un autre de but que celui de paraître belles et costumées selon la mode du pays. En effet, tout le monde se sépara aux premières lueurs du matin, et nous laissâmes le village de San Dimitri à son calme et à sa tranquillité apparentes. -Rien n’était plus vertueux au-dehors que ce paysage d’idylle vu à la clarté de l’aube, que ces maisons de bois dont les portes s’ouvraient çà et là pour laisser paraître des ménagères matinales.”

C’est seulement de retour en Europe que le peintre passera de la servante à l’odalisque. Il rapporte de Tanger, puis d’autres voyages, un écrin de tissus, de faïences, de grilles, d’objets divers qui lui permet d’établir une continuité absolue entre la femme et son environnement. L’arabesque entraîne leur immobilité dans une danse qui les révèle en les protégeant. C’est comme si le poisson rouge pouvait s’identifier tellement à la paroi de son bocal qu’il lui devenait possible de passer à l’extérieur à sa volonté. Elles font rouler vers nous leurs pommes d’or, narguant le dragon ancestral qui les épie.

*


10) La danse de Merion (1932)


J’aime beaucoup la danse. C’est avec elle qu’il m’est facile de vivre. Lorsqu’il m’a fallu composer une danse pour Moscou, j’ai simplement été au Moulin de la Galette le dimanche après-midi, et j’ai regardé la farandole très gaie qu’il y avait souvent en milieu ou fin de séance. Les danseurs se tiennent par la main, courent à travers la salle, entortillent les gens qui sont un peu égarés.

Elle était en moi cette danse, et encore pour celle que m’a demandé le docteur Barnes, l’inventeur de l’Argyrol, qui a mis tant de bâtons dans les roues par la suite aux gens qui voulaient voir non seulement mes oeuvres mais tant d’autres, et qui m’a fait franchir pour la seconde fois l’Atlantique.

Que tu es belle, ma noire ou blanche américaine ! tes joues sont des moitiés de grenades à travers ton châle.

La lumière de New York est exceptionnellement belle, et puis ces tours, ces masses qui s’élèvent dans cette lumière comme des cristaux ! Les gratte-ciels ne sont pas du tout ce qu’on se figure d’après les photographies. A partir du dixième étage, c’est le ciel qui commence parce que la maçonnerie est déjà mangée par la lumière. Souvent les bâtiments modernes sont parcourus de la base au sommet par de grandes nervures brillantes d’aluminium qui font saisir la proportion d’un seul coup sans la décomposer, comme un miroir d’eau. La dégradation du ton qui s’évanouit en prenant la douceur de la matière céleste avec laquelle il se confond, procure au passant une sensation d’allègement et de délivrance.

Je me suis toujours méfié des hommes d’affaires, mais j’ai profité des occasions qu’ils m’offraient, et l’on retrouve quelque chose de leurs ruses dans mes détours.


11) Nu rose assis (1935)

Mes modèles, figures humaines, ne sont jamais des figurantes dans un intérieur. Elles sont le thème principal de mon travail. J’en dépends absolument. Je les observe en liberté, dans leur abandon, puis je me décide à fixer la pose qui convient le mieux à leur naturel. Je garde souvent ces jeunes filles plusieurs années.

Mes signes expriment leur état d’âme auquel je m’intéresse inconsciemment. Leurs formes ne sont pas toujours parfaites, mais si expressives ! L’intérêt qu’elles m’inspirent se voit souvent par des lignes ou des valeurs spéciales répandues sur toute la toile ou le papier, et qui forment son orchestration, son architecture.

Que tu es belle ma Léda ! Ton ventre est un monceau de froment.

Et moi je deviens cygne. C’est de la volupté sublimée, pas encore perceptible pour tout le monde. A mon âge ! Dans ma condition, que va-t-on penser de moi ? Et pourquoi ? Je n’ai que 65 ans. Ne peut-on garder jusqu’au dernier jour une imagination jeune et ardente. Pourquoi, puisque ma sensation de fraîcheur, de beauté, de jeunesse est restée la même qu’il y a 30 ans devant les fleurs, un beau ciel, un arbre élégant, devrait-elle se modifier devant une jeune fille ? Ce qui fait l’heureux temps de la vieillesse, c’est qu’on y est plus sensible aux parfums.

Je me suis toujours méfié des dieux, mais je les ai célébrés, et l’on reconnait leurs grâces dans mes trouvailles.


12) Le rêve (1940)

De nouveau la guerre. Il y a ici un tel cafard, une angoisse générale qui vient de tout ce qui se dit et répète sur la prochaine occupation de Nice que j’en suis très affecté par contagion et que mon travail est particulièrement difficile. Heureusement je viens de finir presque un tableau commencé il y a un an et que j’ai mené à l’aventure -en somme chacun de mes tableaux est une aventure.

D’abord très réaliste, une belle brune dormant sur ma table de marbre au milieu de fruits, est devenue un ange qui dort sur une surface violette -le plus beau violet que j’aie vu, -ses chairs sont de rose de fleur pulpeuse et chaude -et le corsage de sa robe a été remplacé par une blouse roumaine ancienne, d’un bleu pervenche pâle très très doux, une blouse de broderie au petit point vieux rouge qui a dû appartenir à une princesse, avec une jupe d’abord vert émeraude et maintenant d’un noir de jais.

Que tu es belle, ma messagère au bois dormant ! tes yeux sont des colombes derrière leurs paupières.

Et elle rêve d’un prince français prisonnier d’antan dont j’ai lu et relu les poèmes pour en faire un choix.

Je me suis toujours méfié de la littérature, mais je ne l’ai pas seulement illustrée, je l’ai soigneusement, amoureusement recopiée, et l’on en trouve l’émerveillement dans mes thèmes.

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