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JEANNE BASTIDE

L’envers de l’oubli . III
© Jeanne Bastide
Publication en ligne : 21 août 2022

Un journal qui resterait ouvert.
Les pages et les mains en attente.

Nulle prédation. Plutôt une posture de réception. Laisser venir…


l’envers de l’oubli . I ►

l’envers de l’oubli . II ►

l’envers de l’oubli . III ►

Lundi

J’ai vu la photo.
Une photo noire et blanche datant de cinquante ou soixante ans.
Dans les bras l’un de l’autre, vous dansiez. Le tango, peut-être.
Vous souriez. Complices. Amoureux.
Je vous regardais. Je regardais la photo. Vos sourires. L’éclat de vos yeux. Le déhanchement. Les moustaches. Le bras qui enveloppe.
La félicité débordait de la photographie.

Une bénédiction.

Mercredi

On écrit ce qu’on ne sait pas. C’est un plongeon dans l’inconnu.
Mon enfance dérobée… ?
Le caché
Le secret
L’occulté
Le soustrait
L’hermétique
Suis-je anonyme pour autant ?

L’inexploré à sillonner. Sillons de vignes. Chemins de terre. Traces et indices. Quel passage prendre ? Quelles fortifications enjamber ? Quelles fêlures ou déchirure entrevoir, reconnaître ?

La grand-mère plus que les parents.
« Amaïride », pourtant.
Les escaliers.
Les rêves - les cauchemars.
Les contes. La couture. Tout me ramène à P.
J’ai reconstruit. Fictionné les photos. Rétabli les ponts.
Et je me retrouve toujours les mains vides. La mémoire déboutonnée. Béante. Percée.

Jeudi


L’automne…. La chaleur qui reste de l’été. Son superflu.
Une chaleur douce et lumineuse.
De même l’entrée en vieillesse.
Tant de chaleur accumulée nous accompagne.
Tellement de lumière récoltée dans les moments heureux.
Ce jour, il y a de la douceur dans l’air.

Vendredi

L’oubli n’a pas de fin. Pas de forme. Les lèvres de l’oubli n’ont rien à me révéler.
Le noir s’étale sur l’enfance comme une couverture. La mémoire éclaire quelques lieux. Ne reste du passé que les paysages. Tellement altérée par les couleurs, les lignes. Peut-être me faudrait-il peindre les mots pour rester fidèle au souvenir ? J’entends les arbres faire craquer leurs os. Des morceaux de nuits clapotent.
Je ne peux plus penser. C’est ma solitude qui pense.

Je sais tout de la rose trémière, des yeux verts de l’herbe, de l’orage d’août, de l’odeur du moût, de la balançoire et de son platane, de la chaleur emmagasinée sous les pierres l’été, mais ne sais rien des personnes et de leurs paroles.
Je suis là devant la porte comme au bord des larmes.
Chargée d’absence et de silence.
Qu’ai-je vécu qu’il me faut effacer ?

Je voudrais rassembler mes années. Les tresser, en faire une force, une corde, un socle où m’appuyer.
La porte reste ouverte sur la nuit de mon enfance. Pas le courage de la fermer et impossible de pénétrer.
Dehors, l’air chaud. Le platane. Les roses trémières. A l’intérieur, tout fait une pause. Tout y est figé. L’air, les pensées, les personnes. Comme si le temps retenait sa respiration. Seul s’offre l’extérieur. L’image.

Impression de chercher l’envers de ma mémoire.

La peur recule en rampant le long du lit.

De mon enfance, je sais qu’il y avait le visible et l’invisible.
Aucune mémoire du visible.

Samedi

Impression de danser un boléro. Une fugue. Une prière à la vie. Revient à chaque phrase la vigne, le ciel, le platane…
Je peux entrer dans le platane, me fondre dans son ombre, sentir la terre sous mes pieds, la poussière de la cour, fouler à nouveau le raisin de mes jambes nues, la peau collante de sucre, m’enivrer de l’odeur du moût.
Rien des sensations n’est oublié. Pour les souvenirs, je poursuis en pleine fiction.

Mon pas sur le sentier de vigne m’enracine aussi profond que la souche elle-même.
Si loin et tout près, la vigne.
Les fleurs des champs.
Le goût de l’abricot volé sur l’arbre.
Une vigne intérieure m’habite. Elle est sans histoire.
La balançoire continue son balancier.
La cheminée a toujours les mêmes carreaux vernissés. Le parfum des souches et des sarments s’y attarde.
Ne suis-je qu’une peau avec des yeux au bout des doigts ?
L’espace du dedans a-t-il pris toute la place ?
Orpheline de mon histoire.

Je fouille le passé – qui reste opaque.
Je n’insiste pas… si j’appuie trop, le souvenir se brise.

Ma grand-mère recoud l’enfance à petites aiguillées, enfonce l’aiguille dans ma chair, la ressort – y fait entrer un peu de jour. De l’ombre aussi.
Les cousins et cousinent arrivent. Ce sont les photos retrouvées qui les convient.

Dimanche

Ma grand-mère et ses mains de mémoire…

Mardi

Une large plaine. Continuum indifférencié de pensées et de sentiments. Puis un pic. Une émotion. Souvenir d’un lieu qui ouvre le ressenti. Le discernement.

Toutes ces images qui arrivent. Qui déferlent.

Les souvenirs se précipitent. Apparaissent sans que je les appelle. Débouchent. Surviennent. Des deux mains, des deux yeux, de toutes mes forces je cherche à les empêcher d’accoster. Un combat.

Jeudi

Reviennent des images sans prévenir. Surgissent. Jaillissent. Apparaissent.
Et la mer. Toujours la mer.

Est-ce en vieillissant que les images emmagasinées éclosent ? Trop comprimées dans le flot des souvenirs, elles se dégagent - s’exposent. Ce qu’on croyait perdu est toujours là.
Ahuri, on redécouvre.

Vendredi

Nous voulons tous être retrouvés.
Pace que nous nous sommes perdus. Sur notre propre chemin. Sans savoir à quel croisement ou quelle bifurcation.
Comme la petite fille perdue dans la forêt. Je voudrais être retrouvée.
Comment faire en sorte que ce qui est oublié appartienne ?
Comment s’approprier le manque, l’absence.

Comment arrêter de marcher du côté de la tristesse.
Une partie de moi est à jamais une part d’oubli.
Pourquoi l’oubli serait-il chagrin ?

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