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BRIBE LIX

LIVRE 2 : RÉVERSIONS , BRIBE LIX

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et combien d’hommes ?
  AOI

oui oui il est mort oui c’est terrible si jeune et si plein de promesses pensez donc ingénieur à son âge et avec une carrière déjà derrière lui combien combien pas même la quarantaine vous vous rendez compte pas même l’airbus oui l’airbus en partie c’est lui oui oui vous vous rendez compte si jeune et déjà disparu et les hélicoptères aussi oui c’est terrible mort pendant un essai vous vous rendez compte c’est terrible oui terrible et il était si attachant si intéressant tellement oui tellement oui c’est combien ?

Comme un écho de Josué
(La salle frémissait encore de fumées de cris, de rumeurs musicales, de vents évanouis, d’orgues puissantes ; quelque chose cependant mûrissait, se creusait, douloureux...)

et premièr essai d’autoportrait dit à l’entomologiste
Je suis à vrai dire d’un naturel placide et doux. Doux et placide pour être plus exact ; je veux dire, plus proche de ma réalité... Contemplatif doit être le mot. Oui. Contemplatif... Du genre qui aime, dans les sous-bois, regarder longtemps la composition d’un amas de branchages e finit par en découvrir la structure interne... Ai-je bien précisé "longtemps ?" Longtemps à s’en émouvoir... S’émouvoir à l’idée que, sans cesse, ce que l’on regarde se détruit, et tenter d’en saisir l’évolution, un peu comme on aime contempler la lente désagrégation des chairs... Il est vrai, n’est-ce pas, qu’il ne nous est guère donné de nous attarder devant le pourrissement des chairs humaines, encore qu’elles soient -à mon sens- les plus belles à regarder dans leur décomposition parce que les plus chargées... Comment dire ?... de vie. Oui. De... sens. On se rabat donc su des vie plus médiocres : chiens ou chats écrasés, cadavres de mulots ou de rats ; les insectes, en ce sens, sont les plus faciles à découvrir, à observer... On se donne toujours, dans ce cas, un petit air d’entomologiste qui est très bien porté, très facile à adopter. Il y a, bien sûr, ce cas particulier des mues. Si proches de la terre. Grand corps creux... Espèce... comment dit-on ? d’exosquelette. C’est sans doute ce qu’il y a de plus effrayant : cette mort vivante. Cette sorte de faculté de renaissance. D’incompréhensible aussi. Ou -peut-être- c’est-à-dire d’incompréhensible. Les compositions végétales sont du même ordre : ça pousse et ça meurt en même temps ; ça se détruit et ça se compose à la fois. C’est bien ce qu’il y a d’apaisant dans la contemplation de ces riens puissants et indifférents... De profondément pacifié : l’acceptation du renouveau... On dit rêveur, n’est-ce pas ? Ou bien : dit -on rêveur en parlant de moi ? Ou bien : parle-t-on de moi ? Et si oui, est-ce en disant "rêveur" ? J’avoue que si l’on dit "rêveur", c’est bien loin de la réalité... Doux et paisible, oui. Mais pas rêveur. La réalité qui m’apaise doit, finalement, fort peu à moi-même : je ne m’y projette aucunement ; c’est elle, plutôt, qui se projette en moi, et me fouille, et me pousse dans mes retranchements, et me force à me découvrir. " A m’ouvrir" serait-il plus précis ? S’il est un rêve en moi, il n’est pas de moi, mais des choses. Exosquelette, n’est-ce pas ? Je n’oserais pas, personnellement, être aussi impudique. Vous savez bien... Rêver d’autant d’odeurs, de tant d’attouchements, d’aussi constantes lacérations superficielles ; rêver d’une telle ivresse calme. Non. Je n’oserais pas. Ou, en tout cas, ne saurais pas. Et la chaleur de la terre nue ? Et sa fraîcheur un peu gluante après la pluie ? Et ses odeurs confuses, riches, pleines ? Et ses grouillements quand on la fouille d’un doigt attentif et timide ? Et sa complexité, sa terrible complexité ? Terre inattendue, capable de toutes les surprises, de tous les remuements, et si placide pourtant... Impudiquement placide. Certains, dit-on, vendaient leur âme au diable. J’ai dû donner mon corps à la terre... C’est un peu le marché inverse. La terre ne me donne aucune jeunesse, mais seulement l’amour de ma mort. S’il est une jeunesse, c’est la sienne, une immortalité, la sienne aussi. Après je suis peut-être un peu Antée ; sauf que le renouveau est celui de la terre, et non le mien. Je donnerai, de toutes manières, mon corps à la terre ; ou, du moins, on le lui livrera. Mais mon apaisement viendra de ce que je le lui aurai donné bien avant. Ce ne sera plus qu’une formalité à remplir ; comme un sceau concluant un pacte... Exosquelette, n’est-ce pas ? Comme l’inverse d’une mue.
Cette placidité, cette douceur, m’ont joué bien des tours. C’est ainsi que sont les hommes : ils ne comprennent pas qu’on puisse rester là, bien tranquille, à regarder les transformations des choses et à s’en sentir transformé... C’est ainsi qu’ils sont. Impossible même de s’allonger dans les sous-bois. Crainte des promeneurs : leur crainte, ou la mienne. Impossible de faire corps avec l’eau des rivières, celle des lacs, ou même celle de la mer ou de l’océan. Impossible parce qu’il suffit que vous soyez là, tranquille, à tenter d’en surprendre l’origine, tout en sachant qu’elle n’est pas plus loin, sur le cours de la rivière ou au milieu du lac ou en haute mer, non, qu’elle s’inscrit dans l’ordre des choses : non un début, mais une sorte de "c’est ainsi", de vaste aller-retour dont fait partie le regard ; il suffit donc, disais-je, que l’on soit ainsi tranquille, pour qu’ils s’agitent et brisent l’harmonie. Engeance sordide, agitée, remuante, sans nécessité, superficielle, incapable de soutenir quelque peu son attention ; incapable de scruter la forme des nuages, les ridules de l’eau, les micro-tourbillons, les fantastiques transformations de la terre, l’activité nécessaire et incessante des fourmis. Race bruyante, mais dont le bruit couvre celui des profondeurs, comme un masque sonore à la profonde respiration des choses. Espèce puante, mais dont l’exhalaison a rarement à voir avec celle, première, nécessaire, vivace, vivante, des feuilles qui se font terreau, des fleurs aux séductions obligées et comme calculées, indispensable à l’essence même des fleurs, à proprement parler ; espèce puante, oui, qui a su transformer les odeurs du monde en puanteurs pestilentielles... Insupportable, vraiment. Engeance des déchets ; non de déjections, mais de déchets : comme une traînée de néant derrière elle. Espèce incapable de sentir l’intelligence des choses, l’intelligence profonde d’un cours d’eau ou du peuplement de la mer, l’intelligence première de la mer. Espèce inapte, engeance stupide, perverse, oui, vraiment perverse, immorale, nécessairement immorale, dévoyée, normalement dévoyée.
Insupportable quand sa barbarie déferle, brisant des millénaires de mises en place. Impossible, quand elle vient, de se faire adopter par la longue patience des choses : impossible, quand elle ravage, de s’adapter patiemment à la forme des choses. Bruyante, sordide, agitée, puante et, malheureusement, immortelle....

  AOI

 

©Editions de l'Amourier, tous droits réservés

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