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RAPHAËL MONTICELLI
Ce texte date de 1992. Il a servi de préface au catalogue de l’exposition de Nadia Léger au musée Léger de Biot. Il faisait écho à ma préface pour l’expo de Georges Bauquier. J’avais perdu texte et catalogue. Me restait la conviction d’avoir rédigé quelque chose à propos de Nadia Léger, lors de « l’hommage aux constructeurs de 1992 », et je gardais une idée nette du titre, sans me souvenir s’il était bien de moi. Lisa Diop, qui est chargée des collections et de la documentation au musée Léger, a retrouvé le catalogue et m’a envoyé le texte. À elle, tous mes remerciements.
On dit qu’en des temps très anciens, et il n’en reste plus guère que cette mémoire diffuse qui dicte leur allure à nos gestes, leurs dessins à nos mouvements, telle de nos postures, de nos attitudes, et jusqu’à nos mots, sans atteindre toujours les zones les plus lucides de nos pensées, une reine avait érigé pour son époux défunt un monument qui devait s’inscrire à jamais au nombre de ces merveilles qui pérennisent un nom dans le souvenir des hommes parce qu’ils atteignent par elles au savoir et au pouvoir des dieux.
C’est cette histoire d’Artémise qui est venue s’imposer à ma mémoire quand j’ai considéré la trajectoire de Nadia Léger.
J’avais d’abord attribué l’émotion que je ressentais face à ses grands tableaux de facture suprématiste non seulement à l’organisation plastique qu’ils proposaient mais au traitement d’une déchirure personnelle dont portaient témoignage la double signature et la double datation.
L’artiste avait posé la date et le nom de la maturité à côté de ceux de l’enfance comme si elle avait voulu en imposer la permanence, comme si l’âge mûr était venu s’installer auprès d’une enfance toujours présente. L’émotion semblait naître ainsi de la confrontation des dates et des noms, de l’emploi des deux alphabets, latin et cyrillique, de l’usage très particulier des initiales, seul le nom de Léger étant toujours entièrement écrit sur des tableaux dont l’origine se confondait, à quelques années près, avec celle du suprématisme.
C’est en considérant les œuvres de plus près que je trouvai à mon attachement une autre raison : ce n’était pas Nadia Léger qui répondait par sa présence à l’appel de Nadia Khodossievitch, tout au contraire. C’est la femme mûre qui rappelait l’enfant auprès d’elle, cherchait à en raviver le souvenir, en revisitait les images, installait l’enfance défunte dans des constructions d’adultes. Peut-être s’agissait-il moins pour Nadia de réduire une déchirure que de donner forme à l’expérience du deuil.
Sa vie entière a alors revêtu pour moi l’aspect d’une course sans trêve après la permanence, la stabilité ou la stabilisation ; courir après la peinture, la vérité de la peinture ; courir après l’image de la peinture que l’on porte en soi, après l’image de soi déposée dans la peinture ; rechercher ce lieu assez solidement bâti pour qu’on puisse s’y installer ; rechercher des espaces peints suffisamment stables pour que les images du réel puissent venir s’y ancrer, s’y assagir, y trouver la paix, le repos ; peindre, œuvrer, pour empêcher l’oubli d’emporter les images des maîtres de l’art ; regarder les œuvres que l’on a peintes, à nouveau les signer aussi bien pour les sortir de son propre oubli que pour y inscrire la nouvelle forme de soi, s’y inscrire, s’y retrouver, s’y reconnaître, s’y connaître ; rêver de bâtir des lieux où les œuvres pourront trouver repos, où l’on pourra alors peut-être trouver repos, où l’on pourra lutter contre la perte et l’oubli, contre la fragilité et l’incertitude des choses et des images des choses.
D’une certaine façon Nadia Léger est à l’image de notre siècle bousculé entre son culte des figures et ses élans iconoclastes, siècle de vies émiettées redoutant la confusion, d’exils assoiffés de patries multiples, d’espoirs douloureux, de doutes, d’enthousiasmes ; elle a filé dans la trame de ce siècle entre l’abstraction suprême prise à son origine et la mise en place d’un nouveau statut des figures ; dans les deux cas, marquée, elle a laissé sa marque : Artémise au monument rêvant…
Les œuvres de Nadia Léger auxquelles je me réfère présentent donc cette particularité d’avoir deux dates et deux signatures. En voici un exemple Ci-dessous.
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