Accueil > Les rossignols du crocheteur > CHARVOLEN, Max > 2003 - Moi, Esclave
RAPHAËL MONTICELLI
Moi, Esclave a été rédigé à l’occasion du travail de Max Charvolen sur le Trésor des Marseillais, à Delphes, en 2003. Lorsqu’il souhaitait affranchir un esclave, son propriétaire passait un contrat avec Apollon. Ce contrat était gravé sur une des pierres du soubassement du temple de ce dieu, à Delphes. Ce même temple au centre duquel se tenait la Pythie. Ce sont ainsi quelque 1300 contrats qui apparaissent à Delphes... Moi, esclave en est une libre interprétation. Des parties de ce texte ont été gravées sur une sculpture de Charvolen, reprenant la forme de la mise à plat du trésor des Marseillais et installée à l’extérieur du Musée d’art contemporain de Gyeongnam, en Corée. La série fait par ailleurs l’objet de 11 « œuvres croisées », texte manuscrit sur des mises à plat numériques.
Pour en savoir davantage sur ces actes d’affranchissement, voyez le site de Claire Tuan
(fragment de la bribe 137)
La terre a souvent tremblé à Delphes. Le temple d’Apollon, plusieurs fois rebâti, a été consolidé d’un soubassement de milliers de pierres de taille. Sur chaque pierre est gravée une inscription, nous dirions un acte notarié. Ainsi plus de mille trois cents actes d’affranchissement d’esclaves ont été conservés ici…
Chacun est un acte de vente : l’esclave, n’ayant aucun droit, ne peut conduire aucune transaction. Il en confie donc la tâche au dieu Apollon, c’est-à-dire à ses prêtres auprès desquels il dépose pour lui le montant de son rachat.
Le maître, propriétaire de l’esclave, le cède au dieu, et reçoit des prêtres la contrepartie monétaire…
MOI ESCLAVE
ΑΠΕΛΕΦΤΕΡΟΤΙΑ ΨΙΦΙΣΜΑΤΑ
(Les mots de la liberté)
libre de lever la tête et scruter le ciel quand bon me semble attentif si je le veux aux transformations des nuages, aux parades des oiseaux, liant la nuit les signes dispersés dans les bruissements des insectes de donner au grand théâtre sous mes yeux la mobilité des oiseaux et des nuages et à mon intelligence les combinaisons de la nuit sans fin
qu’on le sache et que l’on sache qu’il faut en rendre grâce et s’en émerveiller
(bribe 137)
libre de partager les rêves des rapaces courant dans l’air du ciel de s’imaginer regard fixe loupe saisissant dans les cercles lents de l’œil et du vol le monde la terre le sol et sur le sol le moindre mouvement de vie et de se voir fondre pierre lancée depuis le bord du ciel
qu’on le sache et que l’on sache qu’il faut en rendre grâce et s’en émerveiller
libre d’aller à la rencontre de l’eau s’unir à elle dans le sel de la mer dans les courants des fleuves et des torrents se savoir enfin frère par l’eau des peuples poissons et de tous les animaux qui partagent avec eux ces espaces n’avoir avec les peuples de l’eau que la mince frontière de la peau et sentir le mariage des fluides dans la fraîcheur des naissances
qu’on le sache et que l’on sache qu’il faut en rendre grâce et s’en émerveiller (Bribe 165)
libre de sillonner la terre sous le ciel de jour comme de nuit de se mêler aux courses des fauves, aux reptations, aux envols courts des animaux timides jusqu’au bout du souffle jusqu’à n’être plus que ce tambour battu du dedans cœur explosant dans la sueur et le souffle raccourci peinant à passer par le goulot de la gorge rétréci
qu’on le sache et que l’on sache qu’il faut en rendre grâce et s’en émerveiller
libre de fraterniser avec la sagesse des pierres leur lente sagesse et leur patience dans le sable du temps la poussière soufflée du fond du ciel la mémoire des ardeurs profonde et partager leur science du nombre et l’équilibre secret de leurs architectures
qu’on le sache et que l’on sache qu’il faut en rendre grâce et s’en émerveiller (bribe 151)
libre de fouler les pavés et les bitumes d’aller par les cités sans se soucier de but ni de raison épousant la forme des immeubles la respiration des multitudes l’envol des avenues jouant des ombres naviguant dans le grand flot des foules et le bruit des pas portant sous le ciel de tous le beau titre de citoyen
qu’on le sache et que l’on sache qu’il faut en rendre grâce et s’en émerveiller
libre de regarder sa mort en face de se savoir soumis à elle seule par elle seule apprivoisé tendrement venue du plus profond de soi portée par son inéluctable retour aux éléments premiers qui un temps se sont assemblés pour être soi et que librement on rend à l’accomplissement du cycle
qu’on le sache et que l’on sache qu’il faut en rendre grâce et s’en émerveiller
libre de se fondre au corps aimé des femmes d’enfouir ses lèvres dans leurs plis et leurs creux humant les parfums de brise neuve corps plongé dans le fleuve du corps parmi les ondoiements les herbes les danses les affolements les apaisements ne cherchant seulement que l’entêtement de l’autre son nom son souffle ses battements sa sueur
qu’on le sache et que l’on sache qu’il faut en rendre grâce et s’en émerveiller
libre de jouir de son intimité sans qu’aucun regard n’ose se poser sur soi sinon celui lointain creusé d’absence d’un dieu n’avoir d’autre pensée d’autre soupir que de soi pour soi infiniment retiré dans ce carré sacré de soi-même temple où s’abrite toute sainteté dans le défaut des dieux
qu’on le sache et que l’on sache qu’il faut en rendre grâce et s’en émerveiller
libre parmi les hommes libre de marcher parmi eux de les regarder de leur adresser la parole et d’entendre leurs propos libre de regarder dans les yeux hommes et femmes et de mêler ses mots à leurs mots ses chants à leurs chants dans un surgissement perpétuel des aubes parmi des froissements d’ailes neuves et la levée des soupirs d’océan
qu’on le sache et que l’on sache qu’il faut en rendre grâce et s’en émerveiller
libre comme doivent l’être les frères de l’olivier et du chêne par eux enraciné dans le ventre de la terre et suçant sa force son miel se ramifiant aux abords du ciel avalant tous les vents et les formes amenuisées de l’eau accompagnant leurs déferlements de mer végétale jusqu’aux isthmes et faisant remonter les isthmes en soi jusqu’au trop plein jusqu’à devenir terre infinie de l’accueil des eaux
qu’on le sache et que l’on sache qu’il faut en rendre grâce et s’en émerveiller
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