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les lieux aussi sont sauvage et fuyant comme hans freibach : le 23 février 1988, il       "..       sur le la parol

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JEAN CLAUDE HUBI

Montréal
© Jean-Claude Hubi

Les villes de papier

Publication en ligne : 6 avril 2020

Localisation : 45° 30’ 6.08’’ N - 73° 34’ 2.122’’ W


Quand on arrive de New-York on distingue au loin, des dizaines de kilomètres avant d’arriver au Saint-Laurent, les gratte-ciels de la ville. On franchit un des grands ponts grêles qui s’appuie en son centre sur une île remplie de manèges et d’attractions, et derrière les immenses brasseries Molson on arrive au centre de la grande métropole, au bout du boulevard René Lévesque. Une croix métallique, illuminée la nuit, domine le paysage, au sommet du Mont Royal qui est la seule éminence notable de la ville.

Le Mont Royal est entouré par la rue des Pins, l’Hôpital Général, l’Université de Montréal, l’avenue Côte-des-Neiges, le lycée Marie-de-France, l’Oratoire Saint-Joseph, la rue Queen Mary et le pimpant village anglais de Westmount. C’est une colline, mais c’est aussi un immense parc entre les quartiers d’affaires au sud et les quartiers résidentiels ; on va s’y promener longuement quand vient l’automne, pour voir la nature roussir autour du lac des Castors, pour admirer les violentes coulées d’or et de feu qui commencent à s’y répandre sur les grands érables ; pour regarder la ville qui va s’assoupir aux bords du Saint-Laurent pendant près de cent cinquante jours. Au nord l’Université a construit des laboratoires, des salles de cours, des gymnases, de vertigineuses résidences à flanc de colline, en ménageant de vastes espaces verts où courent les petits écureuils gris. A l’entrée du parc s’établit chaque matin un marché où les anglophones viennent chercher leurs citrouilles d’Halloween, des fruits exotiques et des légumes du jour, toute la fraîcheur de l’automne si attendu et si désiré.


L’hiver venu la neige s’empare de toute la ville, des trottoirs, des toitures, des escaliers de fer. Des machines gigantesques déblaient dès le lever du jour les voies essentielles ; les voitures arrêtées au bord du trottoir sont couvertes d’une épaisse couche blanche, et un fil électrique souvent les relie à la maison proche pour maintenir liquide l’huile du moteur.
Quand le soleil brille tout est lumineux, glacé, brillant. Les passants emmitouflés soufflent un filet de buée, les visages sourient, le froid est un ami - un ami dangereux mais qu’on connaît bien. Parfois cependant la neige arrive portée par un blizzard coupant ; le ciel s’assombrit, le vent tourbillonne, aucune lumière ne parvient à percer la nuit survenue en plein jour. Le désordre furieux qui saisit les flocons ne permet plus de distinguer avec sûreté le sens et la direction des choses. On nomme poudreries ces tempêtes de neige, assez dangereuses pour que la radio et la télévision appellent ceux qui n’y ont pas d’obligation à s’abstenir de sortir. On reste alors chez soi, face aux innombrables chaînes de télévision à moitié américaines et à moitié francophones ; de temps à autre on va à la fenêtre à guillotine pour regarder la neige s’accumuler sans ordre en monticules impressionnants. Si l’on met le nez à la porte on comprend qu’une sortie est sans espoir.
Il suffira d’attendre ; la poudrerie ne dure pas plus de trois jours. Alors on retrouvera dehors sous le ciel bleu la neige éclatante qui embellit tout, et les passants heureux de ressortir dans ce froid qu’ils aiment tant. Et on partira en expédition dans les immenses centres souterrains où l’on trouve commerces, services, administrations, hôtels, restaurants... C’est la ville du dessous, qui fonctionne surtout l’hiver, constituée de cellules-villages reliées par les axones du rapide et silencieux métro, où l’on s’aperçoit à peine que la lumière est artificielle.

Si l’on emprunte la longue rue Saint-Hubert devenue sur plusieurs kilomètres un centre commercial chic, et qu’après le CEGEP Ahuntsic l’on se dirige par l’île Jésus jusqu’à Saint-Hippolyte et les Laurentides, la fraîcheur de la ville se transforme en froid puis en gel. La neige se fait plus épaisse, même si l’on voit bien que son combat est perdu, au moins pour cette année ; les bourgeons se préparent, des feuilles tendres déjà éclosent à certaines branches. Le feuillage sombre des sapins semble moins insolite. Il fait froid et lumineux, mais la voiture climatisée est chaude ; Marie a les dents très blanches.

En sortant à Sainte-Adèle et au prix d’un itinéraire compliqué nous rejoignons en pleine forêt une « cabane à sucre » où Charles a des souvenirs. Au tournant du printemps les journées deviennent tièdes même si la nuit il gèle encore ; la sève monte dans les érables, c’est le moment de recueillir le doux sirop qui est le symbole même de la Province. On le concentre à une température exacte dans de grandes cuves, il s’épaissit sous de lourds panaches de vapeur.
Près de là sous d’immenses hangars, dans un bruit d’enfer, tout le Montréal français se retrouve chaque fin de semaine pendant un mois pour fêter le retour du printemps et le réveil de la nature. On mange du jambon, des oreilles de Christ, d’énormes pommes de terre, des haricots de Boston arrosés de ce miel des arbres doux et blond. On chante, on boit, les visages s’empourprent de la chaleur du repas et du plaisir du beau temps qui revient. On revit. Dans un coin de la salle un violoneux joue une musique simple et sautillante à mi-chemin du square dance, de la country et des vieux airs irlandais ; c’est peut-être tout simplement une musique campagnarde française que nous avons oubliée. Près de lui un vieil Indien au visage impassible souligne le rythme avec une paire de cuillers de bois qu’il fait claquer contre sa cuisse.
On paie pour entrer, et l’on se sert ensuite comme l’on veut. C’est dire que la fin du repas est difficile, et l’on a le souffle court pour se lever et regagner, à l’extérieur, la fraîcheur des bois. On se retrouve à quelques-uns autour d’un gros homme qui étend sur un tas de neige éclatante des rubans de pâte sucrée qui durcit aussitôt et qu’on suce comme du sucre d’orge. C’est la tire dont les enfants raffolent, la dernière étape avant que le sirop se solidifie et devienne du sucre. Ce sont les plaisirs simples du printemps si désiré, si attendu, promesse des longues journées d’été où l’on va pouvoir dépenser enfin l’énergie accumulée pendant les mois d’hiver.

Dans la chaleur accablante de l’été les voitures ouvertes parcourent au pas la rue Sainte-Catherine bigarrée de publicités lumineuses pour des glaces, des journaux, des restaurants, des stations de radio, des spectacles. Parfois un groupe de motards bardés de cuir, énormes et inquiétants, double lentement la file de voitures où les conversations s’éteignent à leur passage.
On passe devant Eaton, La Baie, le Méridien, le Théâtre des Arts. Souvent la rue Saint-Laurent est fermée, parce que pendant deux semaines c’est le festival du jazz et pendant deux autres semaines c’est le festival du rire...
Les gens entrent et sortent des boutiques climatisées des dépanneurs, un sac brun à la main, la sueur au front déjà ; si c’est du « fort » ou de la bière, ils déposent le sac dans le coffre de leur voiture ; sinon, ils ouvrent en s’asseyant au volant la boîte de soda glacé qui leur rafraîchit déjà les mains.
Dans les cabarets tonitruants des filles splendides bougent lentement au rythme d’une musique assourdissante, en enlevant un à un les légers vêtements qui révèlent leur corps lisse et parfumé. On boit, on mange, on rit, on parle fort pour dominer l’effrayant tapage de la musique ; il y faut la voix de bûcherons musculeux habitués au tonnerre des chutes et au grondement terrible des orages en forêt. Les filles ne regardent personne, ne voient personne. Elles sont entièrement nues, délicates et gracieuses ; elles traversent la salle sous le regard souriant et fiévreux des hommes. Ils ne font pas un geste pour les toucher.
Dehors des guirlandes de lumières tracent le parcours d’Ontario, Maisonneuve, Sherbrooke, de Lachine à La-Pointe-aux-Trembles. C’est l’été, le bref été québecois intense, accablant, si désiré.


Automne, hiver, printemps, été : à Montréal les quatre saisons sont puissantes. Chacune est nécessaire, attendue, préparée. Chacune a ses plaisirs - la peine, elle, n’a pas de saison. Montréal est une ville qui a du rythme et dont le coeur bat à grandes saccades, à gros bouillons.

 

Peut-être simplement Montréal est-elle une ville qui a du coeur.

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