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JEAN CLAUDE HUBI

New-York
© Jean-Claude Hubi
Publication en ligne : 9 juillet 2020

Localisation : 52°22’347’’N - 9°44’267’’E


Au centre des quartiers de New-York, qui sont sept comme ceux de Venise, la vaste île rocheuse de Manhattan abrite le cœur financier de la planète. Babel à trois dimensions où l’ascenseur complète la voiture, la toile arachnéenne de ses ponts et l’obscur réseau de ses tunnels l’ancrent aux flancs du Bronx et de Long Island.

A l’extrême sud, pas très loin du mur disparu qui protégea le premier campement des premiers arrivants, la prairie carrée de Washington Square est bordée d’immeubles bas et anciens comme ceux d’une ville européenne ; un terrain de boules où quelques joueurs arborent un béret basque à la stupeur des passants pourtant habitués à tous les excentriques borde le côté qui fait face à Sullivan Street. Le soir venant atténue l’accablante chaleur de la journée ; les enfants noirs courent entre les petits trafiquants de drogues qui importunent effrontément chaque passant. Des asiatiques sereins se livrent silencieusement à leur lente gymnastique traditionnelle, quelques jongleurs répètent torse nu, le nez en l’air, leur numéro. Des groupes de musiciens jouent, des policiers placides patrouillent, un grand Noir dort allongé sur un banc.

Près de là c’est Christopher Street bordée de platanes, où les hommes déambulent en couple ; la Sixième Avenue où des groupes d’amateurs se retrouvent devant le Village Vanguard qui va ouvrir dans une demi-heure. Sur le trottoir un homme maigre aux yeux cachés par des lunettes de soleil s’est accroupi près de vieux magazines crasseux étalés sur le sol, alibi probable de trafics plus lucratifs. Fait-il jour, fait-il nuit ? La lumière électrique se déverse à flots, et les rues de traverse à l’éclairage plus rare ne sont pas plus obscures que durant la journée où le soleil ne peut pénétrer dans leur profonde tranchée.

Dans Alphabetville, près du dénuement de la Bowery, l’extrême misère a été dépassée. Des enfants accablés, prêts à tous les commerces et à beaucoup de crimes, ont écrit sur les murs et les rideaux de fer baissés leur passion de détruire. Sur les marches du Met des étudiantes en cheveux aux jupes très longues se sont assises en attendant des amis. Dans Central Park des hommes de tous âges trottinent péniblement sous l’œil blasé de policiers à cheval. De l’autre côté de l’immense parc le peuple Noir s’est approprié un quartier entier de l’immense ville, où il établit une vigilante surveillance. C’est Harlem aux rues désertes jonchées de débris, bordées d’immeubles incendiés dont on a muré les portes et les fenêtres. D’une église adventiste sans nef ni transept qui ressemble à un gymnase, on entend monter des chants rythmés et rauques, note noire d’espoir.

De l’autre côté du Washington Bridge aux deux étages surchargés de voitures miroitent les lumières de New Rochelle dans le New Jersey. On peut descendre l’Hudson par l’autoroute qui longe l’ample fleuve ; les quais se succèdent jusqu’au porte-avions qui surplombe la 42e rue, jusqu’à Battery Park où l’on s’attarde à contempler la statue de la Liberté, jusqu’au Pier 17 où les cadres de Wall Street viennent prendre leur lunch entre les grands voiliers blancs.

Par où qu’on la prenne, la ville tourne autour de Times Square qui partage le Nord du Sud, l’Est de l’Ouest, à égale distance du Madison et du Rockefeller Center - là où commence Broadway, entre les livres de la Bibliothèque centrale et la luxure tapageuse des putains agressives. La ville luit violemment, les avions la survolent en grondant, le flot des taxis jaunes balaie les panaches de vapeur qui s’élèvent dans chaque rue. Elle commerce avec fureur. Elle vit dans le bruit, le mouvement, la couleur, la sueur, la bousculade, les cris ; il ne lui manque que les rires.

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