Accueil > LES BRIBES > BRIBES PUBLIÉES > LIVRE 4 : EXPANSIONS > PRÉFACE : AU LECTEUR
RAPHAËL MONTICELLI
La première série des Bribes était terminée au début des années 1980. Avec ce quatrième volume, s’achève leur publication en cette année 2005. Leur rédaction avait été longue, l’indifférence ou la perplexité des éditeurs, totale. Je ne dois qu’à la curiosité affectueuse de Jean Princivale de les avoir ressorties des tiroirs, vingt ans après la fin de leur rédaction.
D’autres bribes avaient été publiées, entre temps. La 133e a vu le jour grâce à une éphémère maison d’édition, la 137e, publiée dans la revue La Mètis, m’avait été demandée par Maryline Desbiolles.
Je ne reviendrai pas sur les préfaces des précédents volumes ; je t’ai déjà présenté le choix et le croisement des thématiques, l’appui sur des références littéraires emblématiques, la relation entre fiction et biographie, le rapport à la narration, les techniques d’écriture et le sens que j’entendais leur donner. Je ne reprendrai pas non plus sur ce que j’ai dit des personnages.
Au fur et à mesure que je composais, complétais, rédigeais la première série de Bribes, et que se construisait le thème et le personnage centraux, Josué et son opéra, je cherchais à radicaliser mes techniques d’écriture et mes propositions textuelles. Ces volumes, qui mêlaient tant de mes interrogations et de mes inquiétudes, suivaient une progression pédagogique qui devait conduire le lecteur, au fur et à mesure, à entrer dans des problématiques et des réalisations littéraires que je considérais comme de plus en plus aiguës, de plus en plus pures.
Tu vois, que, d’une certaine façon, je ne cessais de penser à toi. J’écrivais pour toi. Mais ne te méprends pas : je n’écrivais nullement pour répondre à ton attente, te séduire ou te plaire ; j’écrivais pour baliser un monde où je manquais de repères, j’écrivais pour que tu m’accompagnes dans une déroute. J’écrivais pour l’improbable lecteur d’un livre à l’improbable avenir.
J’étais curieux de voir se heurter, dans le même livre, dans la même page, dans la même phrase, des thèmes, des références, des personnages, des styles différents. Dans ce quatrième volume, s’articulent à nouveau le thème du voyage d’Ulysse dans la version qu’en donne Dante et celui du spectacle que Josué construit à partir des réactions des spectateurs.
Ce qui ne cesse de m’interroger et de m’émouvoir dans le destin de l’Ulysse de la Divine Comédie, c’est que Dante ne fait pas revenir Ulysse à Ithaque, qu’il le pousse, au delà de Gibraltar, cap plein sud, pour poursuivre “vertu et connaissance”, qu’il le montre plein de joie de découvrir une terre nouvelle, et aussitôt frappé à mort et englouti par sa vaine découverte. Il ne faudra naturellement pas s’étonner si la figure d’Ulysse est contaminée au passage par d’autres personnages.
La deuxième part de ce quatrième volume poursuit la fiction de l’opéra de Josué. A sa façon, Josué est habité par la même folie et la même vanité que l’Ulysse de Dante : il pré- tend faire de l’art avec ce que nous avons de plus banal dans nos propos. Il épuise les combinatoires de quelques mots clefs ; en distribue rigoureusement les phonèmes à travers 24 enceintes rigoureusement disposées dans une fantomatique salle de spectacle. La partition est toute simple, même si elle semble défier les règles de la lecture habituelle.
Ce quatrième volume établit des ponts entre le degré zéro de l’autobiographie et celui de la fiction, entre banalités et références littéraires, entre voyage explorant la totalité du monde et spectacle se développant à partir des molécules de la langue et des riens de la communication. Il fait ainsi, incidemment, se rencontrer, dans le même espace, des formes qui relèvent tantôt de la littérature et de la poésie, tantôt des arts plastiques ou de la musique.
J’ai toujours éprouvé du réconfort -et de l’excitation- dans ces modalités d’écriture, lorsque, au bout de la recherche, à la fin du travail d’écriture, elles me permettent de comprendre le monde dans les oeuvres sur lesquelles je prends appui pour écrire ; et elles me donnent parfois, comme de surcroît, des oeuvres dont les démarches m’étonnent ou me déstabilisent ; elles me donnent enfin comme autant d’oeuvres ou de zone possible du surgissement de l’art, des pratiques, des usages de la langue dont je ne percevais pas l’intérêt ou la beauté avant le travail. Sans Laurence Sterne, les Bribes n’auraient sans doute pas vu le jour. Mais sans mon travail de bribes, la musique sérielle, le lettrisme, la poésie phonétique, la poésie spatialiste, l’œuvre de Pound, l’art concret, et tant d’autres démarches, me seraient restés bien étrangers. Sans le travail sur les bribes j’aurais continué à ignorer la valeur de ces mots qui n’ont d’autre rôle que d’assurer un contact et énoncer une simple et modeste présence, je n’aurais pas appris les vertus et la simple poésie du babillage et du bavardage,
Tu vois que c’est bien à toi, Lecteur, que, d’une manière ou d’une autre, je pense en écrivant... Et tu auras compris que je sais, pendant que j’écris, que ce n’est pas là ce que tu attends d’un livre.
Mais je sais aussi que c’est cela seulement que je devais écrire.