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ALAIN FREIXE

Pablo Neruda, une physique de la résistance
(première partie)
© Alain Freixe

Première partie

Publication en ligne : 23 août 2022

Texte écrit à partir de l’intervention faite le samedi 16 juin 2018 aux 8e Rencontres Littéraires en Haute Provence à Lurs sur « La poésie est une arme chargée de futur » (Gabriel Celaya). Je le propose ici en hommage à Yves Bical - acteur, metteur en scène, auteur, éditeur et galeriste aux côtés de Christine Debras, sa compagne, tous deux organisateurs de ces rencontres - décédé le 01 mars 2022.


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« Vive la physique ! »
Friedrich Nietzsche

« Caminante, no hay camino
El camino se hace al andar. »
Antonio Machado

« Tout finit par mourir excepté la conscience qui témoigne pour la vie.’
René Char

On répond trop vite oui aux amis !

Mais comment faire ? Lorsqu’Yves BICAL et Christine DEBRAS m’ont proposé d’intervenir dans cette journée, j’ai hésité… et puis, comment ne pas en être ?
Comment ne pas en être quand on s’efforce depuis lurette déjà à réfléchir sur ce qu’on nomme poésie, du nom de ce vieux genre aux frontières toujours plus floues, comme à partir de la lecture que l’on a faite et que l’on est amené à faire de ceux qui nous accompagnent et que l’on accompagne ?
Comment ne pas en être quand on est né en Catalogne nord, qu’on a poussé dans les années 60/70, qu’on se souvient d’avoir écouté pour la première fois dans une émission de Raoul Sangla à la télévision française en mai 68 Paco Ibanez chanter des extraits du poème de Gabriel Celaya La poesia es una arma cargada de futuro, qui aujourd’hui fait titre à ces « Rencontres littéraires en haute Provence » qui vont se dérouler tout l’été.
Comment ne pas en être quand dans l’angle d’inclinaison de sa propre existence on s’efforce à pratiquer le poème ? Quand on claudique entre philosophie et poésie, poésie et peinture, toujours voué aux déroutes quand manquent les mots parce que noyé sous les flots impétueux de l’actuel, tout entier aux mains de l’économie, de l’argent-roi et de ses dévastations, cet ennemi le plus sournois disait René Char, comment ne pas en être ?
Comment ne pas en être quand le présent sans cesse nous fuit, se dérobe et qu’on se dit que c’est pourtant à lui qu’il faudrait revenir et que l’on prend soudain conscience que ce fut toujours là la belle querelle des poètes, notamment ceux convoqués dans les journées de cet été 2018 en Haute Provence ? Comment ne pas voir que tous à leur manière, adhérents/militants ou non dans les partis communistes de l’époque, tous portèrent le feu dans la langue de façon à ce que le langage en nous ne soit pas totalement servile ? Comment ne pas voir, que par-là, c’est sauvegarder l’homme comme cette chance qu’il est, incertaine, menacée toujours, et toujours exigeante, incertaine comme peuvent l’être la saison à venir et les routes qu’elle promet. Comment ne pas voir que ce fut là la préoccupation majeure, essentielle, motrice, première de Pablo Neruda, dont je m’empresse de dire que je ne suis pas un spécialiste mais un simple lecteur ?
Et dès lors comment ne pas dire oui ?

Alors on propose un titre… Un titre qu’on oublie… un temps… et quand on y revient on reste quelque peu interdit, embrouillé, embarrassé, obscur. On sait à peu près ce qu’on a voulu dire mais on se demande quel chemin engager pour aller vers ce qu’on imaginait pouvoir dire, proposer, développer, exposer.
Puis j’ai pris quelques notes ;
J’ai relu Pablo Neruda…et très vite on s’est dit : « tiens, en voilà un qui s’est dirigé sa vie durant vers ce pays dont il était l’homme… »
Pays dont il s’est efforcé de retrouver les pierres singulières – pierres vives ce sont hommes disait Rabelais dans son Tiers-Livre - Pays comme horizon d’une vie auquel il retournera toujours comme on retourne à une lumière qui se tient non derrière mais devant, et qui vaut, dans ce qu’elle éclaire, pour nous tous.
Intermittente, elle est faite de reprises. Non de répétitions en arrière, mais de répétitions en avant à chaque fois créatrices comme si le DE nouveau était DU nouveau.
Tel est le savoir du « chasseur de racines », tel qu’il se définit dans la partie IV du Mémorial de l’Ile Noire, cet enfant du chemin et de la liberté, des voyages au long cours - Rangoon en Birmanie, Colombo à Ceylan, Batavia (Indes néerlandaises) ; Buenos-Aires (Argentine) ; Barcelone (1934) puis Madrid ; puis Paris (il est relevé de ses fonctions-guerre civile en Espagne-1936) ; Mexico où il fut consul. 1949 voyage en URSS, Pologne, Hongrie, Italie, Cuba, voyage en Europe en 1965, puis Etats-Unis, Pérou ; 1971, ambassadeur à Paris sous Allende - des exils forcés, des combats gagnés et perdus. Il sait qu’en tant qu’origine, les racines ne sont pas cachées derrière mais apparaissantes et prises à l’avant dans le tourbillon du fleuve, cette vie où la mort est à l’œuvre et qu’elle entretient. Il sait pouvoir/devoir « en faire farine » pour le pain à venir car il manque sur la table des humbles, des simples, du peuple.
Qu’un sol et un paysage fassent un homme, cela ouvre tout au plus sur une nécessité : celle de manifester ce que ce sol et ce paysage peuvent accomplir à travers lui – auquel on ne cessera de revenir à chaque fois comme à une prise d’air – tissé de verbe, tramé de mots. Dans cette lutte amoureuse au sein du langage contre sa loi de langage, le plus singulier s’ouvre à l’universel et devient le don de cette terre à la patrie humaine. Cela a nom : Poésie.
Ainsi donc, j’avais relu Pablo Neruda. J’avais relu La centaine d’amour, ces 100 « sonnets de bois » à Mathilde Urrutia parus en1959 (1965 en France) ; le J’avoue que j’ai vécu de 1975 chez Gallimard (1974 en Espagne) ; le Mémorial de l’Ile Noire de 1964 (1970 en France), ce retour vers une enfance, une adolescence, une maturité où sont pris en écharpe ses engagements, ses amours, ses rencontres décisives avec le monde et les hommes.
Et notamment ce Chant Général qui paraîtra en 1950 à Mexico (France, 1977).

Son grand œuvre encore qu’œuvre suffirait si l’on distinguait ce mot du mot ouvrage. Un ouvrage est le résultat d’un plan, d’une composition qui précède la mise en œuvre d’une intention. Le travail n’est pas commencé qu’il est déjà fini. Un œuvre au contraire est toujours la mise en forme d’une liberté. Une force obscure et inconnue la jette au dehors dans un rythme qui est la forme elle-même en voie et en vue d’elle-même. Ce qui fait de l’ouvrage d’un poète, d’un artiste une œuvre, c’est la surprise qui nous prend devant l’émergence dans l’ouvrage de l’œuvre, cet inconnu qui lève et que nous ne pouvons pas ramener au port du connu, qui est toujours en excès sur lui-même, dans un « plus de », « plus que » - Définition même de la beauté ! – tout se passe comme si le silence d’une lumière enveloppait l’œuvre comme un défroissé d’âme.
Relisez Pablo Neruda, vous verrez c’est cette lumière silencieuse qui fait résonner son œuvre. Là est son sens. Il circonscrit un espace de présence. S’il y a bien des choses dedans, dont on peut se nourrir, l’essentiel est dehors. Ce sens de vie qui enveloppe « comme une lumière suscite une vapeur » (Joseph Conrad) une œuvre n’est pas une enveloppe sécuritaire, un enfermement sur une contenance. Une œuvre existe, les œuvres de Pablo Neruda existent. Elles ont leur tenue hors contenance. Exister suppose ouverture, mouvement et rythme. Une œuvre est une énergie perpétuellement changeante. On y cherche la vie jusque dans la mort car c’est elle qui entretient la vie. C’est la leçon même de « la forêt chilienne » d’où est parti Pablo Neruda « cheminer et chanter de par le monde » : pourriture/putréfaction, nourriture pour une vie nouvelle.

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