Accueil > Au rendez-vous des amis... > Butor, Michel > Philosophie du polaroïd
Ce texte, dédié à Joël Leick, a été édité en 2007 pour un tirage de 40 exemplaires. Il est repris dans le tome X des œuvres complètes (La Différence ed. 2009).
La relation du photographe avec le monde qui l’entoure dépend de l’appareil qu’il utilise. Celui-ci convient à telle recherche, engage dans telles voies. S’il veut aller dans d’autres directions, il faudra qu’il en change.
Remettons nous au dix-neuvième siècle, dans les premiers balbutiements de cet art. Avec ces grandes boîtes, ces pellicules sur verre, ces objectifs qu’il fallait déboucher et reboucher à la main, il était nécessaire de demander au modèle l’immobilité la plus complète. “Ne bougeons plus !”
Obligatoirement le photographe recherchait les objets immobiles, la tranquillité de la nature morte, ce qui ne l’empêchait pas de rêver d’une saisie du mouvement, mais pour la réussir il fallait des dispositifs d’une incroyable ingéniosité.
Donc, au début la pose était fort longue, puis le petit oiseau s’est mis à sortir de plus en plus vite.
Mais ce n’était pas seulement le modèle qui devait être immobile, l’appareil aussi. Lourd, encombrant, fragile, il obligeait à faire défiler les amateurs de portraits à l’intérieur d’un atelier avec décors et dispositifs d’éclairage. Quelle libération lors de l’invention des portables !
Le photographe a pu devenir un chasseur d’images, enquêter sur l’actualité, proposer aux journaux de l’actualité. Bientôt on va se trouver devant deux familles d’appareils qui correspondent à des gestes tout différents : ceux que l’on ajuste à l’oeil, le Leica par exemple, ceux que l’on ajuste sur un écran, par exemple le Rolleiflex.
Lorsqu’il y a un viseur à l’oeil, l’autre oeil reste disponible, tout est plus facile et plus rapide, on attrape l’image au vol. Lorsque l’on vise sur un écran, verre dépoli ou miroir, on tient l’appareil sur son estomac, les deux yeux sont impliqués dans la mise au point, le cadrage qui peuvent être beaucoup plus travaillés. Tout l’attitude est penchée. Indépendamment de la vitesse de l’obturateur, nous avons d’un côté la photo aventureuse, de l’autre la méditative.
Dans les deux cas, il faut attendre le résultat final. Si l’on est adepte du noir et blanc, on peut développer et tirer soi-même, ce qui est parfois plus rapide, mais on ne sait que trop que la plupart du temps il n’en est rien. Si l’on se risque à la couleur, il faut absolument passer par un laboratoire. Il y a donc un temps de latence entre la prise et la contemplation du résultat. Évidemment le photographe chevronné sait à peu près ce que ses prises vont donner, mais il y a toujours de la surprise, très souvent de la déception.
Mobile, le polaroïd diminue considérablement cette latence. En quelques minutes, le développement est là. On peut le montrer, constater qu’il faut refaire, ou que c’est bien ce qu’on voulait. Par contre il n’y a plus de négatif. Alors qu’avec les appareils habituels on était dans la situation de la gravure, ayant la possibilité de tirer de nombreuses épreuves d’un même cliché, avec le polaroïd on est dans la pièce unique, le monotype ou la peinture. Tout naturellement le peintre qui s’y livre va le considérer comme un croquis, une esquisse qu’il aura tendance à compléter, en soulignant encore la singularité.
Avec les appareils numériques, n’a-t-on pas diminué encore le temps d’attente ? On peut prendre des clichés à tour de bras et en montrer immédiatement le résultat à ses modèles ou amis sur un petit écran incorporé. C’est si facile que le plus souvent on ne va même pas jusqu’au tirage. Le nombre des prises de vues fait qu’on n’a plus le temps de les faire défiler par la suite pour les choisir et les tirer sur du papier (ou les projeter sur un mur).
Avec le polaroïd on n‘a qu’une épreuve, et le processus sur place demande un peu de temps, ce qui fait que l’on ne peut en faire des quantités. Le choix, toujours si important en photographie, est rendu encore plus sensible. Avec le numérique le choix a tendance à se diluer.
Pour que le numérique tienne toutes ses promesses, il faudrait le considérer comme une forme particulière de polaroïd, choisir autant lors de la prise de vue, mais aussi comme un processus argentique, avec toutes ses étapes de choix successifs.
Souvent le photographe de presse se fond dans le paysage, disparaît de la scène dangereuse qu’il a réussi à capter. Il expédie tout cela à son journal, à la recherche d’autres défis. Il choisira plus tard ou d’autres choisiront pour lui. Il pourra revenir naturellement sur ce premier choix. Plus tard il aura tout le temps.
La rapidité relative de la présentation de l’objet fini, fait que le polaroïd organise une sorte de cérémonie, une relation particulière entre modèle et photographe. Très difficile de prendre un second cliché avant qu’on ait vu le premier, qu’on l’ait commenté. Un atelier-salon s’installe comme aux premiers temps. On se sent de nouveau chez Daguerre ou Nadar.
L’intervention du peintre, même si elle n’est qu’envisagée, redonne à l’image positive une vertu de négatif . On l’a bien montrée à ceux qui étaient là, souvent dont l’image est à l’intérieur, mais en expliquant bien que ce n’est pas encore ça, qu’il faut la développer davantage, en tirer autre chose, attendre pour qu’elle soit fixée.
Aussi derrière les taches, les touches, les coulures, le cliché définitivement perdu nous fait signe dans son naufrage. Il nous appelle à l’aide, il s’accroche à nos yeux comme à des bouées. Il ressuscite en se transfigurant.
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