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YVES UGHES

Prédication du 10 février 2013
© Yves Ughes
Publication en ligne : 3 mars 2013
Première publication : 1er mars 2013
Ecrivain(s) : Ughes

 

Jn 2,1-12 : Les noces de Cana

 

Il y avait un mariage à Cana en Galilée.

La mère de Jésus était là.

Jésus aussi avait été invité au repas de noces

avec ses disciples.

 

Or, on manqua de vin ;

la mère de Jésus lui dit :

« Ils n’ont pas de vin. »

Jésus lui répond :

« Femme, que me veux-tu ?

Mon heure n’est pas encore venue. »

 

Sa mère dit aux serviteurs :

« Faites tout ce qu’il vous dira. »

Or, il y avait là six cuves de pierre

pour les ablutions rituelles des Juifs ;

chacune contenait environ cent litres.

 

Jésus dit aux serviteurs :

« Remplissez d’eau les cuves. »

Et ils les remplirent jusqu’au bord.

 

Il leur dit :

« Maintenant, puisez,

et portez-en au maître du repas. »

Ils lui en portèrent.

 

Le maître du repas goûta l’eau changée en vin.

Il ne savait pas d’où venait ce vin,

mais les serviteurs le savaient,

eux qui avaient puisé l’eau.

 

Alors le maître du repas interpelle le marié

et lui dit :

« Tout le monde sert le bon vin en premier,

et, lorsque les gens ont bien bu,

on apporte le moins bon.

Mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à maintenant. »

 

Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit.

C’était à Cana en Galilée.

 

Il manifesta sa gloire,

et ses disciples crurent en lui.

 

Après quoi, il descendit à Capharnaum,

lui ainsi que sa mère et ses frères et ses disciples,

et ils n’y demeurèrent que peu de jours.

 

(Jn 2,1-12)

Le récit a été maintes fois commenté. Comment dès lors oser s’y confronter ? Par quel biais peut-on encore dire quelque chose et dans quel but ?

 

Si nous penchons aujourd’hui vers lui, avec nos modestes moyens, c’est qu’il n’a de cesse de nous interpeler, pour de nombreuses raisons. Trois interrogations, au moins s’imposent.

Il nous faut tout d’abord noter que ce récit n’intervient que dans l’Evangile de Jean. Il souligne donc une vision typiquement Johannique de Jésus. Il offre de plus une place de choix à la « mère de Jésus », ce qui ne manque pas de troubler. Il travaille enfin sur des éléments fondamentaux de l’imaginaire collectif : le vin et les noces.

 

Pour en dégager la substantifique moëlle il faudrait donc mettre en oeuvre deux possibilités : une exégèse et un savoir théologique que nous ne sommes pas capables d’assumer, ou une lecture littéraire qui nous révèle la splendeur humaine de la scène, ce qu’elle peut dire encore de nos jours dans nos vies quotidiennes, sur le Christ et sur Jean. C’est le chemin que nous choisirons.

 

Nous nous attacherons tout d’abord au texte, au texte unique, au texte seul. Et je dirai mon ressenti dans cet entrelac de mots qui, sous la fluidité apparente, livre de réels mystères. Cette approche nous amènera à réfléchir sur l’écriture des Evangiles : que disent les gestes de Jésus et comment sont-ils retraduits par les Apôtres ?

 

**************

 

Cet épisode de l’Evangile de Jean est ponctué par des « Or ». « Or, on manqua de vin » « Or, il y avait là six cuves de pierre ». Ce mot de liaison semble laisser libre cours au hasard. Tout se présenterait donc comme rebondissement imprévu et procéderait par ricochet aléatoire. Cette impression première ne tient pas la route quand on entre dans la logique profonde du texte, logique que son déroulement révèle. Suivons donc les mots et les actions. Que nous disent donc, en profondeur, ces versets ?

 

Tout commence par « Il y avait un mariage à Cana en Galilée ». Le fait intervient dans le cours des événements à la fois comme une normalité enregistré (quoi de plus factuel qu’une noce ?) et comme un moment présenté d’emblée comme exceptionnel, une sorte de fait fabuleux introduit par une tournure ressemblant à celle des contes : « il était une fois », « il y avait un mariage ».

 

Ce cadre fabuleux se voit brisé par une carence abrupte autant qu’inexplicable, ce qui accentue l’aspect insolite du lieu et du fait. « On manqua de vin ». Pourquoi ? rien n’est dit. Quand on conçoit un repas de noces, on s’organise, on prévoit. La rupture contribue à créer un cadre qui se trouve en décalage par rapport au réel. Elle crée un manque qui ne peut que paraître symbolique et qui appelle une intervention n’ayant rien à voir avec la logique humaine.

 

A cet instant intervient « la mère de Jésus ». Les mots ont leur poids, il ne s’agit pas de Marie, mais d’une périphrase : « la mère de Jésus ». Marie ne se présente pas dans son lien maternel, mais dans une relation fonctionnelle : elle intervient en fonction d’un lien qui la rattache à Jésus et à la mission qui lui est assignée. Elle n’est pas un être social, mais un vecteur de la volonté divine qui va hâter la révélation. On peut rattacher cette intervention, sans tomber dans le culte marial, aux instants de l’Annonciation. Marie est porteuse du projet divin, et elle en constitue les gestes émergents.

 

La réponse de Jésus ne manque pas d’interroger : « femme, que me veux-tu ? ». passons sur le mot « femme », daté et sur lequel nous ne céderons pas au contresens. Mais arrêtons-nous sur le « que me veux-tu ? ». Comment ne pas y lire une crainte, un rejet, une angoisse ? Laissons-nous un temps aller dans l’humanité de Jésus. Comment peut-on accéder à l’épiphanie de soi-même sans crainte ? Comment accepter qu’on est le Christ ? et qu’il nous faut amorcer un chemin qui ira des miracles accomplis au spplice de la croix ? Là, tout se joue et tout se noue. Nous ne sommes pas Jésus, nous n’avons pas à imiter, mimer, jouer à...mais cette phrase ne résonne-t-elle pas profondément en nous-même : « Que me veux-tu ? ». Quelle est donc cette force qui nous demande de sortir de nous-mêmes, et d’aller vers l’autre ? Quelle est donc cette puissance qui nous demande d’être nous-mêmes et d’aimer l’autre comme nous-mêmes ? « Que me veux-tu ? » : par cette phrase nous aimerions bien aussi nous protéger : pourquoi devenir un autre, pourquoi renaître différent ? pourquoi se retourner, se convertir ? Devenir soi, pour soi et pour les autres. Jésus sait que quand il accomplira ce premier miracle il entreprendra un chemin qu’il devra assumer, dans la complexité de ses angoisses et par le vecteur de sa charge. Nous n’avons pas la même charge, mais nous devons prendre comme lui le chemin qui nous interpelle.

 

La réticence est humaine, la résistance face à l’appel aussi. Se convertir, naître, renaître, tout relève de la même douleur. Là encore, le rôle de Marie est essentiel : « faites ce qu’il vous dira ». Dès lors Jésus agit, il s’engage, il accepte et il intervient dans le réel en acceptant ce qu’il est, sans doute sait-il ce qui se trouve au bout du chemin, la mort, la croix. Mais cette acceptation l’amène à intervenir dans la vie des hommes par des verbes à l’impératif : « remplissez, puisez, portez ».

 

l’Histoire ouverte peut alors se dérouler, portée par l’émergence des élans et des réticences, portée par la foi et le trouble des interrogations.

 

 

*******************************

 

 Ce texte d’engagement ne manque pas de troubler par les éléments symboliques qu’il met en place.

 

Selon Jean, le premier miracle est donc accompli au coeur d’une noce et il consiste à changer l’eau en vin.

 

Le geste dès lors ne saurait être anodin, il ne peut être réduit en texte confit. Sa force originelle doit lui être rendue.

 

Le manque abrupt de vin ne se peut expliquer. Mais la transmution de l’eau en vin ne saurait être innocente. Elle est consubtanciellement lié au plaisir, à la joie de vivre. « le vin déride la face ». Le vin est source de vie, s’il vient à manquer, un lien essentiel avec le monde est coupé. la vigne est récurrente dans la Bible, et elle se manifeste toujours très souvent comme porteuse de joie et de communauté. Quand le vin manque, Jésus rétablit l’équilibre en remplissant les jarres. Et bien sûr le liquide ambré prend valeur ici de métaphore. Mais il s’agit d’une métaphore qui donne chair et goût aux gestes et aux paroles. Dieu et son Fils n’interviennent pas dans nos vie comme porteurs d’austérité et de mortifications. Ils entrent en nous comme une joie qui se livre, comme un bonheur qui se donne et se savoure. Point n’est besoin de se faire du mal, le bien se trouve dans le bien. La foi est joyeuse et se répand comme une générosité savoureuse.

 

On part de la vie pour dire plus, pour libérer un sens qui en dit plus, un sens supérieur. Il nous faut bien sûr prendre les Noces dans leur plénitude symbolique. Et si l’on garde ici le meilleur vin pour la fin ce n’est pas par hasard. Un sens profond nous est proposé : Jésus nous garde le meilleur pour la fin. notre fin personnelle ? la fin des temps ? Quoi qu’il en soit l’accent est mis sur ce qui doit advenir et qui sera savoureux.

 

Mais cette saveur à venir s’exprime par une métaphore qui nous met d’ores et déjà l’eau, ou le vin, à la bouche. Et à ce niveau la forme vaut autant que le fond. La parabole en dit autant que le message dont elle est le vecteur. On annonce le meilleur par le vin. Nulle rupture donc entre le salut et la terre, entre la foi et les fruits de la terre, de la vigne. Tout simplement une route qui monte, sans frontière. On part d’une communion, d’une joie partagée et que tout le monde peut percevoir, lors d’un événement commun, des noces par exemple. Et cette rencontre devient le creuset et le reflet d’une communion plus haute, entre Dieu et nous, entre le Christ et ceux qui se retrouvent en lui. l’ascension est fluide, naturelle, heureuse et perceptible.

 

Ainsi parle le Christ par ses gestes, ses actions.

 

Ainsi Jean retranscrit-il ces gestes. Le style dit tout. L’humanité en situation, les manques, les actions faites pour combler.

 

Comment ne pas y voir à la fois un but et un chemin. un message et un style. un style qui fait message.

 

amen.

 

 

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