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Yves Ughes

Prédication du 1er février 2014
© Yves Ughes
Publication en ligne : 8 mars 2014
Première publication : 5 février 2014
Ecrivain(s) : Ughes

] Heureux l’homme qui ne marche pas selon le conseil des méchants, Qui ne s’arrête pas sur la voie des pécheurs, Et qui ne s’assied pas en compagnie des moqueurs, [2] Mais qui trouve son plaisir dans la loi de l’Éternel, Et qui la médite jour et nuit ! [3] Il est comme un arbre planté près d’un courant d’eau, Qui donne son fruit en sa saison, Et dont le feuillage ne se flétrit point : Tout ce qu’il fait lui réussit. [4] Il n’en est pas ainsi des méchants : Ils sont comme la paille que le vent dissipe. [5] C’est pourquoi les méchants ne résistent pas au jour du jugement, Ni les pécheurs dans l’assemblée des justes ; [6] Car l’Éternel connaît la voie des justes, Et la voie des pécheurs mène à la ruine.
 
Paul - Epître aux Ephésiens. Chapitre 5 (versets 1 à 14)
Devenez donc les imitateurs de Dieu, comme des enfants bien-aimés ; [2] et marchez dans l’amour, à l’exemple de Christ, qui nous a aimés, et qui s’est livré lui-même à Dieu pour nous comme une offrande et un sacrifice de bonne odeur. [3] Que la débauche, ni aucune impureté, ni la cupidité, ne soient pas même nommées parmi vous, ainsi qu’il convient à des saints. [4] Qu’on n’entende ni paroles grossières, ni propos insensés, ni équivoques, choses qui sont contraires à la bienséance ; qu’on entende plutôt des actions de grâces. [5] Car, sachez-le bien, aucun débauché, ou impur, ou cupide, c’est-à-dire, idolâtre, n’a d’héritage dans le royaume de Christ et de Dieu. [6] Que personne ne vous séduise par de vains discours ; car c’est à cause de ces choses que la colère de Dieu vient sur les fils de la rébellion. [7] N’ayez donc aucune part avec eux. [8] Autrefois vous étiez ténèbres, et maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur. Marchez comme des enfants de lumière ! [9] Car le fruit de la lumière consiste en toute sorte de bonté, de justice et de vérité. [10] Examinez ce qui est agréable au Seigneur ; [11] et ne prenez point part aux œuvres infructueuses des ténèbres, mais plutôt condamnez-les. [12] Car il est honteux de dire ce qu’ils font en secret ; [13] mais tout ce qui est réprouvé apparaît en pleine lumière, car tout ce qui est ainsi manifesté est lumière.[14] C’est pour cela qu’il est dit : Réveille-toi, toi qui dors, Relève-toi d’entre les morts, Et Christ t’éclairera. [15] 
 
Il nous faudrait parfois tenir compte de la distance qui nous sépare de de ceux et celles qui sont en attente et qui s’osent pourtant pousser les portes de notre temple, nous pourtrions aussi nous mettre à la place de ceux qui se détournent de nos églises, de nos paroisses et communautés. Nous devrions être capable de percevoir ce qui nous sépare. Notamment au niveau du langage. Les textes que nous venons de lire sont vivifiants pour nous tous, mais ils ne manquent pas d’obstacles pour ceux et celles qui, bien qu’en quête d’eux-mêmes et d’absolu, ne parviennent à percevoir le message qui passe à travers nous. « Impudicité, impur, idolâtre, », ces mots et expressions présentent une forte résonance d’anachronismes, dans le monde supposé et soi-disant libéré qui est le nôtre. Il semblent marqués par un jugement moral qui n’est plus de mise, et par une logique distributive dépassée : la voie des pécheurs mène à la ruine..
Face à constat de rupture linguistique avec nos contemporains, une seule alternative s’offre à nous : soit nous nous enfermons dans nos mots et nos codes, et le détachement ira en s’agrandissant, soit nous revisitons les mots et nous pourrons alors témoigner, car là est l’essentiel, nous pourrons témoigner de ce qui nous anime et nous met en mouvement. Vous serez mes témoins est-il écrit par ailleurs. Osons donc interpréter les textes, les faire nôtres, les lier à notre vie, les lire sous le soleil qui brille de nos jours…osons le risque d’une lecture neuve, liée à nos corps contemporaine, à nos contextes, osons être nous-mêmes tout en demeurant des fidèles.
 
A bien les lire, ces textes développent une façon d’être, ils sont une réponse profonde à l’interrogation fondamentale qui traverse nos existences : comment peut-on justifier notre passage sur terre ? Ces textes balisent notre route, notre cheminement, par des mots qui ne demandent qu’à être revisités. Suivons donc ce chemin marqué par des bornes verbales.
Sont ici évoqués les mots de grossièreté, impur, cupidité, propos insensés, idolâtrie…Autant de comportements qui sévissent autour de nous, et parfois en nous, mais qui sont ici fustigés par des termes paraissant anachroniques. Passons-les au crible de notre contemporanéité.
Oui, il faut le reconnaître et le dire avec force, ces temps, notre temps, sont grossiers. Ils taillent à la hache et tranchent sans nuances. La vie est complexe, elle appelle une approche faite de nuances et de subtilité, et nous sommes tous les jours abreuvés d’informations sommaires qui nous donnent l’illusion de pouvoir décider de tout, d’avoir un avis sur chaque sujet. Grossièrement et portés par des flots d’avis supposés compétents, nous nous permettons de juger de tout, et nous nous abandonnons à l’abus de pouvoir, au vertige d’un savoir factice autant qu’éphémère. Gorgés de nos informations, nous décrétons, évaluons, excluons, décrétons de façon péremptoire. La grossièreté taille dans le vif, établit des certitudes sommaires, et nous contribuons ainsi au mal social toujours en quête de boucs émissaires, nous contribuons à l’exclusion sociale. 
Les mots impur et impudeur produisent un effet des plus « ringards » dans notre époque qui se veut avant tout « d’jeuns » et libérée. Ne peut-on les refonder, retrouver ce qui porte en eux un élan de vie ? Et si ces mots évoquait une délicatesse vis-à-vis de l’aventure humaine ? Loin de toute rigidité morale et tout dictat religieux, la pudeur ne serait-elle pas une nécessité qui nous amène à la notion supérieure de respect ? Et comment pourrait-on se construire sans se respecter, sans respecter autrui, l’autre moi-même. En cultivant l’obscénité notre monde contribue à l’explosion des êtres.
Et l’une des pratiques les plus obscènes réside dans l’accumulation des profits. Quand on se fie aux chiffres officiels et que l’on découvre que les 85 personnes les plus fortunées possèdent autant que trois milliards d’êtres…on ne peut qu’être confondu. Qu’espère-t-on en accumulant avec une telle indécence ? En spoliant les autres avec une telle frénésie ? le monde n’a-t-il pas d’autres modèles à nous proposer que ces êtres se contractant sur leurs richesses démentielles pour se donner l’illusion d’accéder à l’immortalité ? En cultivant les mirages, ce que Paul qualifie de « vains discours » notre monde contribue à l’explosion des êtres.
Et qui, de nos jours, résiste à la tentation de s’asseoir parmi les moqueurs ? La tentation est si grande d’asseoir son pouvoir sur l’autre par un bon mot, blessant de préférence et suscitant la raillerie alentour. S’affirmer dans un groupe, en démolissant l’autre…nos émissions de télévision donnent le « la » et la mise en musique des gammes caustiques suit, qu’importe les vexations infligées, le tout est de tenir le haut du pavé verbal. On exécute ainsi et l’on triomphe. Mais c’est ignorer qu’en triomphant de la sorte on détruit en soi des part d’humanité : à terme on se détruit soi-même. En explosant l’autre, je me dynamite, fût-ce à petit feu.
 
On le voit donc, les mots qui traversent nos psaumes et épîtres peuvent se révéler d’une troublante actualité, pour peu qu’on les ancre de nouveau dans le sol de notre existence. Grossièreté, cupidité, moquerie ont en commun un domaine de tentation qui fournit une apparence d’existence. Celui ou celle qui cède à ses charmes cultive l’explosion de ses prochains et travaille à une implosion de soi qui ne manquera pas d’advenir.
Face à cette comédie sociale, à cette comédie humaine aurait dit Balzac, des voies d’authenticité sont-elles possibles ? Nous le croyons, par Notre Seigneur Jésus Christ, dans notre réalité, dans la chair de nos jours, dans le concret de nos rencontres et de nos relations. Ecoutons les textes, ils nous parlent de courant d’eau, de fruit, de feuillage, de lumière, de fruit de la lumière. Tous ces éléments sont forces de base, élémentaires, et qui nous constituent, contrairement à la paille des jours.
Menons la lutte en nous mêmes. Faisons en sorte que le mal ne passe pas par nous, ce mal protéiforme qui se glisse sous le masque de la grossièreté, de l’impudeur, de la cupidité et de la moquerie. Osons, par la parole du Christ, nous départir progressivement de ces mascarades. Descendons en nous-mêmes pour faire, comme le disait Simone Weil, « attention ».
Car tel est le mouvement de la vie : on peut se trouver, réaliser son unité, en faisant attention en nous et à l’autre. L’autre n’est pas un ennemi, il s’installe face à moi avec sa différence et dans la relation que je noue avec lui, je peux me trouver, m’unifier, progresser, trouver ce qui en moi fait œuvre de vie, pour peu que je l’aborde en frère.
Mais il ne s’agit pas ici d’un effort personnel, d’une simple relation bilatérale. Je ne peux me placer face à l’autre, hors de toute domination et moquerie, que si je suis suffisamment en quiétude, que si je m’aime suffisamment pour m’ouvrir à sa présence. Et je ne peux m’aimer sans accepter l’amour que Dieu nourrit pour moi, et qu’il me prouve par ses bienfaits quotidiens. Et je ne peux aller vers l’autre que porté par cet amour qui me justifie, dans mes actes et dans mes jours.
Alors les forces élémentaires peuvent se réveiller en nous, avec l’intensité de l’évidence, avec la vigueur de la vie, comme une sève montant en nous. Nous sommes alors comme arbres plantés auprès d’un cours d’eau. L’image est forte, elle fait sens. Elle trace un cercle de vie, de l’eau à la lumière. Notre corps devient tronc solide, planté en terre, s’en nourrissant. Nos paroles se font feuilles qui s’épanouissent dans la clarté de l’air. Le psaume véhicule un véritable bien-être, une image radieuse qui s’inscrit en faux contre les paroles de mortifications et de culpabilisation. La parole se révèle vibrante et porteuse d’épanouissement. Il est dans notre nature de nous épanouir, pour peu que nous nous abandonnions à la Loi de l’Eternel.
En écho résonne pleinement la parole de Saint Paul : qu’on entende plutôt des actions de grâce. Cette phrase nous invite à une totale inversion de logique, dans nos paroles, dans notre pratique de la langue, et donc dans notre façon d’être. Ne plus user des mots pour se moquer, pour dominer, pour écraser. Ne plus laisser passer dans nos propos ce qui dégrade et conduit à l’idolâtrie, ce qui rabaisse les êtres et qui élèvent des idoles. Retrouver dans le fluide de notre parole la fluidité de la lumière, celle qui relie les êtres, qui leur donne chaleur et fraternité. Examinez ce qui est agréable au Seigneur ; [11] et ne prenez point part aux œuvres infructueuses des ténèbres, mais plutôt condamnez-les.
Dès lors peuvent s’ouvrir de nouvelles façons d’être, faite d’écoutes et d’échanges, reposant sur une parole dégagée de toute notion de pouvoir. C’est pour cela qu’il est dit : Réveille-toi, toi qui dors, Relève-toi d’entre les morts, Et Christ t’éclairera.
Allons donc de la sorte, rendons au verbe sa clarté première, et les mots nous porteront, les uns vers les autres, dans la joie du soleil partagé, dans une joie partagée au soleil.
Amen.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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