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RAPHAËL MONTICELLI
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Au lecteur
Les premières bribes ont été tirées de la mort dans le début des années soixante. Elles se sont peu à peu accumulées mais, comme il arrive dans de nombreux cas de sédimentation, les strates les plus anciennes peuvent se retrouver en contact avec des couches beaucoup plus récentes. Tout dépend des paramètres qui entrent en jeu dans la structuration d’un terrain : depuis le long travail des magmas des couches les plus profondes, jusqu’aux mouvements imperceptibles qui entraînent pendant de lents millénaires des continents entiers dont les heurts brisent la croûte de la terre sur des kilomètres de profondeur, provoquent des failles ou des faiblesses qui peuvent ceinturer la planète entière, poussent des Alpes ou des Himalayas, inventent ou comblent des océans.
C’est du temps que je parle, et de ce modelage que rien ne paraît décider et qui emporte sans cesse, au fur et à mesure qu’il fait apparaître ce que nous appelons du “vivant” sur la surface du globe, des pans entiers de monde dans ce que nous disons être “la mort” et l’oubli.
C’est en me soumettant à un modelage analogue fait de mort et de temps que j’ai été amené, au fil du temps, à reprendre, retoucher, combiner autrement, ou réécrire les bribes. Cette perturbation de l’écrit par la durée peuvent persuader que le résultat que je propose au lecteur ne peut être tenu pour un pur effet de l’art, à moins qu’il puisse y avoir de l’art dans les seuls effets conjugués des matières et du temps sur les formes qui apparaissent à nos yeux.
Très tôt j’ai été convaincu que c’est la mort, et elle seule, qui nous fait parler et rêver. La mort ou, à tout le moins, la conscience que nous avons que le cycle des choses passe par des variations de formes telles que l’on peut se figurer un jour qu’une chose n’est plus, et que nous appartenons aussi à ce cycle-là.
Avoir conscience de la nécessaire disparition des choses et pouvoir cependant leur donner présence, c’est cela, parler. Inutile de parler si c’est pour désigner autre chose qu’une absence.