Accueil > Au rendez-vous des amis... > Butor, Michel > Propos sur le livre illustré
2) Rencontre
C’est en 1962 que j’ai eu pour la première fois l’occasion de participer à un livre illustré. J’y ai pris goût. Un éditeur voulant ajouter à un petit livre de moi une bibliographie, j’ai établi à cette occasion une liste. Cela a été un gros travail et je me suis rendu compte que j’avais déjà publié plus de 500 livres.
C’est une liste chronologique ; pour chaque année j’ai indiqué quatre rubriques :
-les livres que j’ai faits “tout seul”, dans lesquels il n’y a en gros que de l’écriture,
-les livres que j’ai faits avec des peintres ou sculpteurs,
-les livres que j’ai faits avec des photographes,
-les livres que j’ai faits avec d’autres écrivains, en majorité des livres d’entretiens.
Cette liste n’est plus à jour ; elle devrait d’ailleurs comporter de nombreuses autres rubriques :
-les livres que ja’i faits avec des musiciens,
-les oeuvres autres que des livres que j’ai faites avec des artistes,etc.
En dehors de l’auteur et de l’artiste, il y a bien d’autres participants à la réalisation du moindre livre. Dans notre société de supermarché on a tendance à diviser, spécialiser le travail, à séparer les collaborateurs d’une même entreprise.
Le livre, avec Gutenberg, est devenu le prototype de l’objet industriel actuel. Avant lui le livre était toujours un objet individuel. Depuis il est devenu l’exemple même du produit remplaçable. Nous avons besoin d’objets qui soient considérés comme équivalents les uns aux autres. Ceci trouve son expression la plus implacable dans le domaine des “pièces détachées”.
Dans la “grosse” édition il est difficile pour un écrivain d’entrer en contact avec les coprs de métier de la librairie. Le gros éditeur n’aime pas voir ses auteurs chez les imprimeurs ; il craint des raccourcis qui le mettent hors-circuit, ce qui serait dommageable pour la gestion de son entreprise toujours en pleine crise.
C’est plus facile lorsqu’on travaille avec un petit éditeur, et encore plus lorsqu’on fabrique des “livres d’artiste”, publiés par des éditeurs d’un type particulier, qui sont parfois les artistes eux-mêmes. Alors on entre en relation avec des imprimeurs de texte, mais aussi de gravures ou de photographies, des fabriquants de papier, des relieurs, etc. On s’aperçoit que le travail de l’écrivain est une intervention ponctuelle à l’intérieur d’un immense système qui implique toujours des centaines de collaborateurs. Tout livre, quel qu’il soit, est toujours une collaboration.
Mon premier livre d‘artiste, Rencontre, a été publié en 1962 par la Galerie du Dragon. L’excellent peintre et graveur chilien Enrique Zanartu avait fait cinq grandes eaux-fortes en couleurs et nous avons eu l’idée d’en faire un livre. Les images ont précédé le texte, ce qui est contraire à la tradition du livre occidental.
Les musulmans disent qu’il y a trois grands peuples du lvire : les juifs, les chrétiens, les arabes. En effet ces trois grandes civilisations tournent chacune autour d’un texte fondamental : la Torah, la Bible, le Coran, tout le reste lui étant assujetti. Autour se développent des commentaires textuels ou ornementaux.
Au cours du XXe siècle, l’évolution de la peinture a fait qu’il est devenu difficile de nommer un certain nombre des images produites par les artistes et qu’ils ont eu du mal à “illustrer” les textes. Au sein du groupe surréaliste les titres des tableaux qui jouent un rôle très important, ont souvent été fournis par des poètes.
J’ai travaillé à partir de ces images en me demandant quel texte je pouvais y associer. J’ai commencé par tenter de les décrire. Il s’agissait de trouver des mots pour désigner la figure d’ensemble ou tels détails. Cela m’a fourni un vocabulaire qui s’est peu à peu enrichi sous le regard à mesure que tout s’animait. La technique de la gravure, la grammaire plastique m’ont fourni un modèle d’organisation pour faire jouer tous ces mots ensemble. C’est ainsi que le texte est né dans le mouvement, l’énergie allant d’une image à l’autre.
Pour la présentation nous avons adopté une feuille repliée, gravure à droite, texte à gauche, ce qui laissait l’extérieur blanc comme cela arrive trop souvent dans des livres d’artistes fait précipitamment. Nous avons travaillé sur les envers pour que tout soit mieux lié. Zanartu a dessiné lui-même les chiffres pour chaque cahier ; j’ai extrait moi-même des citations des textes précédents ou suivants.
Une fois le livre publié à peu d’exemplaire, je me suis demandé ce que j’allais faire de ce texte conçu pour jouer avec les images. Pour pouvoir l’isoler et le reprendre dans le recueil Illustrations j’ai été obligé de le refaire en partie. Certaines des fonctions de l’image devaient être remplies par d’autres parties du texte.
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