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SANDRO CAPPELLETTO

Sui Generis - Delwende ! (version française)
© Sandro Cappelletto
Publication en ligne : 10 décembre 2021
Artiste(s) : Grazia Varisco

Traduction du récit de Sandro Cappelletto


retour au PDF Sui Generis ►

SANDRO CAPPELLETTO


Delwende !

(Lève toi !)

The youth of today are the leaders of tomorrow.
As we are liberated from our own fear,
our presence will liberate others.
Lighting your way to a better future

It is a world of great promise and hope.

It is also a world of despair, disease and hunger.
Overcoming poverty is an act of justice.

Education is the most powerful

Weapon which you can use to change the world.

(Nelson Mandela)

Les fourmis couraient, rapides, pour se cacher sous terre : il allait bientôt pleuvoir
.

Nous devons nous dépêcher, charger dans la voiture le générateur électrique, le réservoir de diesel, le projecteur, l’écran, les câbles. Il faut s’en aller avant que les routes ne deviennent une profonde bande de boue. « Un film ! » dit Pougbila. « Dans mon village, nous n’avons jamais vu de film. Les anciens ne seront pas contents. » Je lui réponds : « Ce n’est pas un film. C’est ton film. Le film qui raconte l’histoire d’une femme accusée d’être une dévoreuse d’âmes et cette femme est ta mère et je te dis que tout le monde le verra, si nous réussissons à arriver au village."

Pougbila monte en voiture et nous partons. Sa mère était déjà retournée au village. Pas son père.

Raogo ! Un vent de mort

souffle sur notre village. Un autre enfant

n’a pas pu profiter de la vie.

Raogo, divin Raogo, aide-le dans sa traversée

vers la terre de nos ancêtres, qu’il y trouve la paix.

Tu sais ce qui arrive. Tu le sais ?

On était dans la saison sèche. Trois enfants du village de Pougbila, dans la région de l’Oudalan, au nord du Burkina Faso, étaient tombés malades. Leur front était brûlant, leurs yeux ne supportaient pas la lumière du jour, leur cou s’était raidi, le sommeil ne les quittait pas, et tandis qu’ils dormaient, ils étaient agités de violentes secousses. Ils ne parlaient plus, ils ne répondaient pas aux questions. Avant qu’ils ne tombent malades, pendant cinq jours, l’harmattan avait soufflé, ce vent sec qui vient du nord, du Sahara, traverse le Sahel et se perd dans le Golfe de Guinée. L’harmattan porte avec lui de la poussière et du sable qui recouvrent les maisons et soulèvent des nuages si épais qu’ils asssombrissent le soleil. Tout le monde s’interrogeait : était-ce le vent qui entraînait le mal avec lui ? Et si c’était le vent, pourquoi a-t-il choisi notre village ? Qui lui en avait ouvert les portes ?

Pourquoi ici, pourquoi nous ?

Qui dévore les âmes de nos frères ?

Cette nuit aussi, toi aussi, petit Yabi.

Laafi, Yabi. Laafi, que notre chanson

t’apporte notre amour. Laafi !

Ce n’est pas à cause des hommes

ce qui se produit.

Toute la nuit, les chiens ont aboyé.

Qui a ouvert les portes de notre village

au mal, à la mort ?

Qui les fermera ?

Ces trois enfants n’ont pas guéri. Les anciens se sont alors réunis et ont décidé d’appeler le chaman. Le chaman les a écoutés et a dit : « le village est sous le coup d’une malédiction. Le coupable est ici, parmi nous. Trouvez deux garçons qui n’ont jamais couché avec une femme et préparez le fétiche. Mettez le fétiche sur les épaules de ces deux garçons : il découvrira où se cache le mal, afin que nous puissions le chasser. Le fétiche montrera le chemin.

Les deux garçons qui n’ont jamais couché avec une femme commencent à se mouvoir, ce sont leurs jambes qui marchent, mais c’est comme si une force autre les guidait. Le fétiche va, court de hutte en hutte, revient en arrière, avance et ralentit. Maintenant, il se déplace plus lentement, hésite, écoute des voix qu’il est le seul à pouvoir entendre. Il s’arrête, tourne sur lui-même, prend une direction précise, accélère, court vers le dernier. groupe de huttes, il y a une femme debout devant sa hutte. Napoko est seule, le fétiche s’approche d’elle et quand il est à un pas d’elle, il s’arrête.

Raogo ! Pourquoi devant cette femme ?

Est-elle la cause du mal ?

Si c’est elle, frappe-la. C’est elle, Raogo ? C’est elle ?

Napoko !

Le fétiche t’a eue.

Napoko, c’est toi la sorcière qui a apporté le mal ?

Tu dévores les âmes de nos enfants !

Napoko, quitte le village !

Loin de nous, Napoko, tu es le mal !

Napoko, tu dévores nos âmes !

Le fétiche a parlé. Napoko est jetée hors du village. Sans eau, sans nourriture. C’est une condamnation à mort : personne ne l’aidera, personne offrira de la nourriture ni de l’eau à une femme errant seule dans la savane. Parce que si vous rencontrez une femme errant seule dans la savane, sans nourriture et sans eau, cela ne signifie qu’une seule chose : cette femme est une sorcière, elle dévore des âmes, son village s’est débarrassé d’elle et elle mourra de faim et de soif, ou sera mise en pièces par des hyènes durant son sommeil, épuisée. Napoko a un mari, qui ne la défend pas. Napoko a une fille, Pougbila qui connaît la vérité. Elle sait que le démon ne s’est pas emparé de sa mère, qu’elle n’est pas la cause de la mort des trois enfants. Elle ne se laisse pas berner Mais comment peut-elle dire sa vérité, qui n’est pas celle du fétiche ?

Pougbila, la lumière brille dans les ténèbres.

Les ténèbres ne l’ont pas obscurcie. Ne t’arrête pas,

Pougbila. Toi, tu connais les deux vérités.

Pougbila aussi quitte le village et part seule, vers la ville, à la recherche de sa mère. Au seul endroit où elle peut encore être en vie : si elle réussit à atteindre la « maison de la sorcière », là et seulement là, où se réfugient les femmes accusées d’apporter la malédiction, sa mère est peut-être encore en vie. Pougbila sait que ces maisons existent, mais elle ne sait pas où elles se trouvent. Elle ne demande pas où elles sont, parce que personne ne l’aiderait à les trouver : jeune-fille, pourquoi cherches-tu cette maison, qui es-tu, qui est la femme que tu cherches ? Pougbila marche et observe, marche et écoute, atteint la ville qu’elle ne connaît pas, la parcourt, cherche des traces de sa mère, suit les femmes qui vont seules, que tout le monde évite, qui ne parlent à personne. Toujours marcher, toujours espérer.

Mère, regarde-moi ! Je suis venue.

Relève-toi, retournons au village.

Nous ne pouvons pas vivre avec cette honte.

Nous connaissons la vérité.

Les anciens nous écouteront.

Relève-toi, mère.

Ces enfants ne sont pas morts à cause d’un mauvais sort. Ils ont été tués par la maladie apportée par le vent sec et sale du Nord. Ton mari ne veut plus de toi, mère. J’ai tout vu. Il a ligué contre toi les deux garçons qui portaient le fétiche pour pouvoir t’atteindre. Nous allons retourner au village et appeler les anciens. Eux prétendront que le fétiche a déjà parlé, nous, nous dirons notre vérité. Ils nous écouteront. Tu as vu la façon dont mon père me regarde. Tu sais pourquoi il voulait te quitter et être seul avec moi. Non mère, ne me demande rien d’autre. Mon père a utilisé le fétiche pour te chasser du village et maintenant nous allons retourner au village. Nous ne pouvons pas vivre avec cette honte, nous ne nous cacherons pas à cause de cette honte. C’est tout ce qui compte. C’est pourquoi je suis venu te trouver. Delwende, mère.

La pluie et la boue sur la route ne nous ont pas arrêtés. Nous avons atteint le village. Dans dix minutes, la nuit tombera et tout le monde regardera le film qui parle de toi et de ta mère. La clairière sous le grand baobab est déjà pleine. Les anciens sont là aussi. Il y a ta mère. Mais pas ton père. Pougbila, ton nom signifie ma petite femme, mais tu a été plus tenace et plus forte que Raogo, le tronc de bois dur dans lequel est sculpté le fétiche. Delwende ! Lève-toi, Pougbila, c’est ton histoire et tu l’as racontée. Tu as gagné.

Sandro Cappelletto

Delwende ! (Lève-toi, sauve ta mère !)
inspiré de l’épisode d’un reportage
et du film de Pierre Yaméogo

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