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V) « 13 lectures dans le calme genevois »
© Henri Desoubeaux
Publication en ligne : 28 juin 2009

Lire la suite : 8 éclaircies dans l’épaisseur du Nord-Ouest ►

 De même que les « 21 lettres » forment le pendant des « 21 classiques », de même les « 13 stations » font pendant aux « 13 lectures », les unes se lisant pour la plupart en A tandis que les autres se lisent de même en B.

 

 Genève, on le sait, est avant tout pour Michel Butor, la ville du professeur Butor, celle dans l’Université de laquelle, semaine après semaine, il parlera devant un auditoire nombreux, attentif et curieux, de nombre d’écrivains tels, dans l’ordre alphabétique : Guillaume Apollinaire, Antonin Artaud, Charles Baudelaire, Honoré de Balzac, André Breton, Blaise Cendrars, François René de Chateaubriand, Paul Claudel, Pierre Corneille, Gustave Flaubert, Victor Hugo, Jean de La Fontaine, Henri Michaux, Molière, Francis Ponge, François Rabelais, Arthur Rimbaud, Raymond Roussel, Jules Verne, Auguste de Villiers de l’Isle-Adam et Emile Zola [1]. Soit vingt et un écrivains. La thématique de la lecture y est donc profondément ancrée. Parce qu’il y enseigne dans le département de littérature française, il n’y parle que des écrivains français, mais on sait que dans ses Répertoire [2] par exemple, il fait une large place aux écrivains étrangers : John Donne, Søren Kierkegaard, Fedor Dostoïevski, James Joyce, Ezra Pound, William Faulkner ou encore Miguel de Cervantès.

 

 Cependant ces « 13 lectures » paraissent tout d’abord, en 1986, sous le titre « Concernant Genève », dans un ouvrage collectif intitulé Léman, expression sans rivages (La Différence) ; puis ce texte est repris la même année sous le même titre dans un ouvrage intitulé cette fois : Genève, un guide intime, dans une collection nommée « L’Europe des villes rêvées », accompagné de photographies en noir et blanc de Gladys (éditions Autrement). Deux ans plus tard, nouvellement intitulé cette fois : "Baudelaire à Genève", il paraît dans un autre ouvrage collectif, L’Arc lémanique, vingt et un récits sur le lieu, éditions Favre et L’Hebdo, 1988, pp.96-109. L’année suivante, toujours sous le titre « Baudelaire à Genève », il est repris dans Avant-goût III [3], sans illustrations, mêlé à quatre autres textes. Trois années plus tard enfin, et pour la cinquième fois, sous un troisième titre donc, il s’inscrit dans Transit. Texte migrateur d’un écrivain migrateur au nom d’oiseau migrateur pourrait-on dire. Au cours de ces migrations, le texte s’est profondément enrichi et transformé.

 

 Lorsqu’on examine et compare les sous-titres du texte des éditions Autrement et ceux de Transit, dans la table des matières, on constate tout de suite qu’on est passé de 21 à 26 sous-titres (ou sections), c’est-à-dire autant qu’il existe de lettres dans notre alphabet (mais il convient davantage en réalité de considérer qu’il existe 24 sections distinctes des deux sections placées au centre comme on va le constater), et que le nom de Rousseau revient non plus quatre fois seulement mais six fois et qu’en revanche le nom de Baudelaire introduit dans le titre en 1988 n’apparaît pas à ce niveau dans Transit. L’autre remarque préliminaire est que dans Transit le texte se distribue autour de la septième « lecture », la « lecture » centrale qui ne figure pas dans l’ouvrage intermédiaire, Avant-goût III, et qui est composée de : « Genève à l’écoute » et « Les foules » (dans ce dernier titre on reconnaît immédiatement le poète parisien qui sait reconnaître dans la foule, selon Butor, cette « puissance érotique » extraordinaire). On voit par là que les deux parties consacrées à Paris et Genève sont étroitement liées, qu’elles se contaminent l’une l’autre, s’interpénètrent. La femme parisienne d’« Agenda » trouvant un écho dans ces foules genevoises (on sait que c’est à Genève même que Butor rencontre Marie-Jo qu’il épousera par la suite) et inversement ces « foules » genevoises renvoyant au poète, parisien entre tous, à l’auteur du Spleen de Paris (où se lit justement ce petit poème en prose, qui, disons-le tout de suite, est repris ici même in extenso), celui-là même chez qui, toujours selon Butor, « le thème des oiseaux est beaucoup plus important que chez son modèle » [4] (Poe, que nous retrouverons dans les « Huit éclaircies dans l’épaisseur du Nord-Ouest » avec les « Réminiscences du corbeau »). De même il suffit de se pencher sur Transit, pour vérifier que, de fait, le thème de l’oiseau y est encore plus important que chez Baudelaire, qu’il s’y déploie dans toutes les directions, à tous les carrefours, sous toutes les latitudes : Egypte, Mexique, Japon, France, Suisse, Canada, etc.

 

 C’est donc autour de cette « lecture » centrale que sont reprises les 21 sections du texte primitif, auxquelles s’ajoutent dans la première « lecture », « le collège Rousseau » et, symétriquement, dans la treizième, « l’optique Rousseau ». « L’aéroport », quant à lui, se dédoublant en « Aéroport A » et « Aéroport B » (comme pour faire écho au titre de l’œuvre elle-même, mettant donc en exergue le thème de la « lecture », du livre, de la littérature, consubstantiel chez l’auteur aussi bien à l’écriture qu’au voyage et en particulier au voyage aérien et ce depuis Mobile [5] et Réseau aérien [6] en 1962 au moins), de façon symétrique également, dans les sixième et huitième « lectures ».

 

 En réalité les transformations d’un texte à l’autre sont plus complexes qu’il n’y paraît à première vue. Ainsi si l’on examine les textes dont les sous-titres se terminent par la mention « Rousseau », qui proviennent tous, à la différence des autres, de l’essai « L’île au bout du monde » paru d’abord dans la NRF en 1966 (n°160, 161, 162, avril, mai, juin) puis repris dans Répertoire III [7], on s’aperçoit non seulement qu’ils passent de quatre à six, mais également que le texte « le lac Rousseau » passe sous le sous-titre « le collège Rousseau » alors que c’est un nouvel extrait qui prend le titre « le lac Rousseau » et ne s’y distinguent plus par l’italique, ce qui est le cas dans Genève, un guide intime, comme pour mieux se fondre dans cette nouvelle mouture.

 

 En revanche le passage de la publication de 1986 à la suivante, Avant-goût III, entraîne un grossissement du texte assez important (qui se présentera sous un aspect typographique très différent dans Transit, le texte y étant scindé en plusieurs lignes). Chacune des rubriques précédentes y est en effet précédée (dans la première partie) ou suivie (dans la seconde) d’un ensemble de notations parmi lesquelles on peut repérer trois éléments citationnels dont deux proviennent de l’ensemble des 24 sections (il est à noter ici que les deux textes de la « lecture » centrale n’existent pas encore dans cette publication).

 

 Chaque bloc est donc précédé ou suivi d’un ensemble de notations rythmé par l’avancement horaire : il est huit heures pour commencer, puis huit heures et demie dans la seconde section, puis neuf heures dans la troisième, neuf heures et demie dans la quatrième, etc., jusqu’à la vingt-quatrième où il est sept heures et demie. L’ensemble représente donc une journée entière. Cette structuration particulière indique bien que ces « 13 lectures » entrent dans un rapport d’opposition avec les « 13 stations » où rien de tel ne se remarque, ce qui rappelle l’opposition autour du calendrier entre le Mexique et le Japon, comme les mentions des stations genevoises de tram ou de bus rappellent d’ailleurs les stations de métro mexicaines. Outre la présentation différente sur la page de ces notations donc, Butor y introduit dans Transit des « Je t’aime » qui s’enfoncent de plus en plus profondément dans le texte au fur et à mesure que le temps passe, que la lecture progresse. Cet ensemble propose en outre un parcours dans la ville pendant que le texte fait miroiter par ailleurs ou réfracte des morceaux de phrases empruntés aux divers blocs ou sections et qui sont comme des reflets à la surface du lac, selon la thématique développée par Butor dans son essai sur Rousseau. Chaque ensemble comporte ainsi trois reflets : les 1er et troisième sont issus du début et de la fin des sections comme nous l’avons dit, quand le second est tiré du poème de Baudelaire « Les foules », lequel est en l’occurrence découpé en autant de morceaux qu’il y a de sections, soit vingt-quatre, de sorte que le poème étant cité in extenso dans la septième « lecture » (il déborde légèrement sur la huitième), le poème se trouve répété deux fois. Une fois sous une forme suivie, une seconde sous une forme éclatée. Ainsi comme les sections, il se reflète dans les marges de chacune d’elles irisant la lecture, accompagnant de ses reflets le parcours à travers la ville au lac si omniprésent et dont la présence est si importante et si incontournable, selon Butor, dans la pensée du citoyen genevois le plus célèbre de l’Histoire, Jean-Jacques Rousseau.

 

 On peut donc dire que ce texte poétique de Butor renforce son essai de 1966 ou si l’on préfère le prolonge en lui rendant vingt-six ans après toute son actualité. Il est à noter du reste que chez l’auteur, il n’y a aucune incompatibilité entre ces genres littéraires que sont l’essai et le poème que l’on oppose si souvent et ce de façon tout à fait arbitraire parfois. Chez Butor les frontières sont toujours poreuses.

 

 « 13 lectures dans le calme genevois » est sans doute par ailleurs, présence de l’auteur des Confessions oblige, le texte le plus autobiographique de l’ensemble qui compose Transit. Butor y égrène de nombreux souvenirs personnels, y parle de lui-même professeur à l’Université, de ses différentes installations dans divers quartiers de la ville depuis l’année 1956, date de sa première installation et bien sûr, sans la nommer, de Marie-Jo (les « Je t’aime » récurrents). Il y suit également les transformations mêmes de la ville. Ainsi entre Genève, un guide intime, de 1986 et Avant-goût III qui est de 1989, on y apprend que le palais Wilson, qui devait être restauré, est devenu la proie des flammes, comme il suit les transformations de sa propre carrière de professeur : « J’enseigne dans le vieux bâtiment de l’Université » devient « J’enseignais dans le vieux bâtiment de l’Université. » C’est qu’en effet le professeur Butor a pris sa retraite l’année qui précède la parution de Transit.

 

 Enfin Genève se révèle aux yeux de Butor un lieu particulièrement propice à l’écoute, à la découverte de l’autre, sorte d’immense oreille captant les sons du monde, alors que Paris apparaît pleine de bruits dispersant l’attention (« L’œil du trafic soudain paralysé par une embolie / cligne en lançant des rayons dans toutes les ailes / du moulin urbain qui blute sa farine de bruit » [8]) et, en revanche, beaucoup moins que Paris nœud de communication malgré son aéroport international et les grandes organisations, « légations, consulats, institutions, associations » qui s’y trouvent. La ville devient d’autant plus émettrice de signes culturels ou autres en réalité qu’elle est d’abord réceptacle (et si elle se montre fermée, l’auteur se fait ironique, comme à l’endroit de la tentative inaboutie de Christo d’ « emballer » le célèbre « mur des Réformés » : « L’ensemble a subi par la suite un profond nettoyage ; il a donc été entièrement couvert d’échafaudages et de toiles, sans doute moins spectaculaires, mais dont au moins la seule signature est celle d’un entrepreneur local » [9]), « à l’écoute », ouverte à l’autre, avec ses musées, celui d’Art et d’Histoire où se trouve le célèbre tableau de Conrad Witz, « la Pêche miraculeuse » et celui d’Ethnographie surtout où se trouvent deux mâts-totems « incorporant des éléments venus de diverses tribus » et qui font signe à la partie canadienne de Transit. Thématique d’autant plus forte qu’elle est nourrie du rejet, probablement douloureusement ressenti, de l’Université française à son égard, et, a contrario, de l’accueil chaleureux, grâce à Jean Starobinski [10] à qui est dédié l’essai sur Rousseau, de l’Université genevoise. Et si cette dernière peut émettre aujourd’hui la voix de l’enseignant Butor au quatre coins de la planète, c’est qu’elle a su entendre, mieux qu’aucune autre sans doute, le chant du Butor dont on sait qu’il ressemble au mugissement du taureau [11].

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Sur tous ces écrivains, l’Université de Genève à mis en ligne les cours de Michel Butor. Voir le Dictionnaire Butor ou directement le site de l’Université : http://mediaserver.unige.ch

[2] Les 5 volumes de Répertoire, publiés initialement aux éditions de Minuit, on été repris dans les volumes II et III des Œuvres complètes, éditions de La Différence, 2006.

[3] Avant-goût III, L’appel du large, Editions Ubacs, 1989.

[4] Histoire extraordinaire, essai sur un rêve de Baudelaire, Gallimard, 1961, p232. La mention au-dessus également renvoie à cet ouvrage, chapitre 7c : « La puissance érotique de la foule », pp.103-106.

[5] Mobile, étude pour une représentation des Etats-Unis, éditions Gallimard, 1962. Repris dans les Œuvres complètes, T. V, 2007.

[6] Réseau aérien, texte radiophonique, éditions Gallimard, 1962. Repris dans Œuvres complètes, T. V, 2007.

[7] « L’île au bout du monde », pour Jean Starobinski, Répertoire III, éditions de Minuit, pp.59-101.

[8] « Spin », Transit A, p.189.

[9] Transit, p.A91. Voir également à ce sujet les photos de Gladys dans Genève, un guide intime, pp.22 et 26.

[10] Lors d’un hommage à Jean Starobinsky à l’occasion de ses 80 ans, La Tribune de Genève publie le 17 novembre 2000 de courtes déclarations d’écrivains et d’historiens, dont celle de Butor : "Quand je suis venu à Genève pour la première fois enseigner à l’Ecole internationale, il m’a accueilli avec une chaleur extraordinaire. C’est grâce à lui que je suis venu ensuite comme professeur à l’Université de Genève. J’ai une immense admiration pour son ouverture d’esprit. Peu d’hommes sont à la fois historien de la médecine, historien de la littérature et excellent pianiste. Et quelle jeunesse ! A côté de lui, j’ai l’impression que c’est moi le plus vieux. Il a toujours une incroyable capacité de regarder plusieurs domaines à la fois, d’établir des ponts entre l’histoire de la peinture, l’histoire de la littérature, l’histoire des sciences. Ses travaux sur le XVIIIe siècle sont extrêmement précieux pour tous les chercheurs, non seulement de littérature française mais d’histoire."

[11] Voir Boomerang, le Génie du lieu 3, Gallimard, 1978, pp.72-73. Passage repris de Buffon qui cite lui-même l’étymologie suivante du nom « butor » : « Botaurus, quasi boatus tauri », Œuvres complètes, annotées par P. Flourens, T. 8, Paris : Garnier frères, [circa 1855], p.92.

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