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MICHEL BUTOR

Zanartu
© Michel Butor
Publication en ligne : 7 avril 2020

Archives, archives ! Voici l’un des textes que Michel Butor m’avait envoyés pour ce site. Il date de 1958. On le trouve dans le volume X de ses œuvres complètes.


Je sais bien ce qu’il aurait fallu faire, et ce que j’aurais voulu faire si temps et loisirs ne m’avaent manqué : une brève histoire de la peinture moderne et de ses rapports avec le “sujet”, montrer comment, devant l’incertitude de ce qu’il va représenter, le peintre en arrive à cette impasse de l’art abstrait actuel, dans lequel il n’ose plus nommer les figures qu’il considère pourtant dignes de nous être révélées, comment il est paralysé devant ses propres oeuvres, ses propres tentatives, laissant le spectateur devant un produit brut et masqué dans lequel rien n’est là pour aider à l’élucidation, bien au contraire, où les cartes se brouillent et le poisson se noie, le tableau s’abolissant en un ennuyeux coloriage, surface bigarrée que rien ne distingue plus, à la limite, de n’importe quelle autre surface : vieux murs, déchirures d’affiches,
comment certains, notamment ceux qui sont passé par le surréalisme, groupe dans lequel les notions d’art et d’objet d’art on reçu, grâce à la confrontation avec les disciplines psychologiques, sociologiques, ethnographiques, un éclairage tout nouveau, dans lequel l’isolement de l’artiste, son “innocence”, sa liberté vide trouvant son expression dans le domaine réservé de l’”Art pour l’art”, ont été enfin dénoncés non seulement comme illusions mais comme très dangereux et très lâches mensonges empêchant le progrès de la conscience commencé à l’intérieur du tableau, de se poursuivre en un langage,
comment donc certains, cosntatant cet avilissement du peintre en marchand de curiosités naturelles : effets de pâtes et de grumeaux, laissés comme tels, donnés comme tels, la dégradation de l’oeuvre en bibelot, de son pouvoir en joliesse, se retrouvant devant cette évidence que le peinture voulait dire figuration, et que c’est une contradiction dans les termes que de parler d’une peinture non figurative, comme d’un langage non signifiant, figuration et non imitation qui n’en est qu’un cas particulier,
se sont mis courageusement à la recherche de ce qui apparaissait dans leurs tableaux, à la découverte de leurs propres sujets nouveaux, de cette mythologie qui nous hante par conséquent et qui désire s’incarner en images, osant avouer que ces lignes nous émouvaient parce qu’elles formaient un paysage, que ces taches étaient personnages, scènes, aventures, un monde prêt et aspirant à la parole,
comment Zanartu est de ceux-là.

Mais je vais être obligé de me contenter de quelques détails, d’indiquer un peu de quelle façon la forme, et la forme figurative, est admirablement saisie chez Zanartu au moment même de son apparition ; nous assistons à sa naissance, et mieux encore, notre regard y participe ; elle ne s’offre pas à nous comme détachée depuis toujours, comme un petit bloc ou ïlot sans rapport avec ce qui l’entoure, mais comme en train de se détacher, d’ s’opposer à l’espace, au milieu où elle se produit, dont elle est un foyer, un détail privilégié.

Ainsi dans ces tableaux l’origine était la brume la plus lointaine, et c’est à toute une cosmogonie que nous fait assister leur suite, nous apportant des apparences de plus en plus solides et diversifiées, se rapprochant peu à peu de celles que nous nous connaissons.

D’abord, point de distinction entre l’espace et la matière gazeuse qui le remplit ; ce n’est que par suite des mouvements passionnés de celle-ci, de ses contractions, de ses incandescences, de ses obscurcissements, de toutes ces tensions internes qui y naissent, que des vides vont naître entre des objets, des halos de distance entre des noyaux à la recherche d’eux-mêmes et de leurs frères, à la recherche de leur mâle ou de leur femme, des vides qui vont permettre des rencontres fêtées dans cet univers encore tout chimique par de superbes flammes éveillant des échos sur d’autres nuées en condensation, qui n’en sont pas encore à cet état d’existence individuelle, d’organisation intime, cet état de désir vif et de tremblement.

Puis ces vides, ces lacunes, ces cavernes se sont agrandis et détaillés en paysages ; y sont apparus étangs et montagnes, et surtout cet événement fondamental qu’est l’horizon, distinguant une terre d’un ciel, les décollant l’un de l’autre pour permettre à la végatation de prendre son essor solidement, un horizon qui le plus souvent n’apparaît qu’à travers les forêts humides, les rocs à peine refroidis, l’écume des cascades et les fumées des solfatares.

Ici et là fleurit un point de couleur comme une graine douloureuse et nue, sujet d’étonnement et d’émerveillement pour toutes les matières environnantes dont les stries, les nervures, les gouttes s’alignent convergeant comme pour célébrer dans l’attente de ce qui va pouvoir en germer, ou se retranchant dans la méfiance et la jalousie.

Ces sentiments diffus dans le paysage, ils vont s’incarner en êtres plus distincts et plus mobiles. Voyez-les ces fantômes à qui l’horizon, à qui la naissance du sol permet la marche ! Le mouvement de ces flaques, ces chemins naturels tracés parmi l’argile laiteuse, la progression de plus en plus lente de cette larve comme épuisée, comme cherchant ce qui pourrait la relayer, tout cela appelait la formation de ces jambes qui sont encore presque transparentes, qui n’ont point encore de pieds pour les poser sur une route bien dure, qui se dégagent du marais peu à peu où elles ont poussé comme d’autres roseaux plus aventureux, ces jambes qui se rejoignent en un ventre où tout le paysage reconnaît son sanctuaire et son creuset.

Puis la liberté devient de plus en plus grande. Ils ne sont pas seulement nés de la terre ; c’est toute la tension entre le ciel et le sol, l’air et les cavernes qui trouve dans le déploiement de leurs membres son habitation et son miroir. Le paysage douloureux donne naissance à ces destins ; ainsi dans ce tableau regardez ces deux corps qui se cherchent et qui se délivrent au milieu d’une brume poisseuse toute peuplée de mouches bourdonnantes, collantes, sales et velues qu’ils ne parviennent pas à chasser, dont ils ne parviennent pas à se défaire. Ah, comme il est compréhensible que leurs visages ne se soient pas encore dégagés ! Ils n’en sont point au regard sûr et bien distinct ; la vue ici est encore une propriété de toutes les choses ; toute surface est un peu voyante et même temps qu’elle est visible. En train de s’extraire péniblement de cette matrice, encore à demi-transparents comme des poissons des profondeurs, ils sont bien plus ce que regarde le paysage, le point focal de cet ensemble optique, que ce qui peut le regarder.

Dans les toiles les plus récentes, le personnage s’affirme avec une remarquable audace, à tel point que le paysage qui lui a donné naissance, disparaît presque derrière lui ; l’horizon peut n’être plus que sous-entendu.

 

Alors il est le fils aîné du tourbillon qui le fouette comme une feuille morte, mais qui lui répond ; il est le prince des intempéries ; c’est lui qui donne leurs gestes à la grêle, à la neige et à la bruine du petit matin. Il est tout entier pris dans cette danse qui l’engendre et qui fait résonner l’univers autour de lui. Ne demandez pas à voir ses yeux ; ils ne sont pas encore ouverts ; ils ne sont pas encore formés ; il faut attendre le lendemain de la bourrasque.

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