Accueil > Les rossignols du crocheteur > BUTOR Michel > 2018 Continuons la route ensemble mon Ami
RAPHAËL MONTICELLI
III
Je me souviens de tes colères
rares terribles t’empourprant
C’était quand tu perdais patience
la bêtise l’entêtement
les prétentions de l’ignorance
...
La première dans ma mémoire
c’était à la villa Arson
ça discutait ça pérorait
anathèmes contradictions
perfidies gestes outrés
les mots fusaient en pugilat
Tu te taisais quand tout soudain
tu as lancé des cris d’oiseaux
comme faisait Aristophane
Et tchi tchi tchi, et pia pia pia
Je me croirais concluais-tu
au milieu d’une basse-cour
Comme personne n’attendait
une intervention de ce genre
ce fut silence tout soudain
étourdi gêné puis quelqu’un
osa reprendre la parole
pour un débat plus apaisé
Toi tout sourire tu t’es tu
...
La plus drôle de tes colères
que par hasard j’ai pu filmer
c’était un jour où Marie Jo
t’a demandé de raconter
ta colère du jour d’avant
Et en évoquant cette histoire
tu as revécu l’épisode
En l’espace d’une minute
ta colère s’est rallumée
tandis que très digne l’hôtesse
tout en emportant les assiettes
te disait Vous avez bien fait
Michel vous avez eu raison
....
Je me souviens de tes sourires
en coin Tu lançais une pointe
Je la saisissais en retard
Et oui disais-tu patelin
moqueur le regard pétillant
Et tes fous rires Je les ai
bien en mémoire et même
j’en ai gardé un en photo
mais ma mémoire est défaillante
elle en a perdu les raisons
....
Je me souviens d’un autre jour
Tu m’écrivais dans un courrier
Connaissez vous cher Raphaël
un éditeur qui voudrait bien
publier un jeune poète
Tu étais ce jeune poète
sur les traces d’Arthur Rimbaud
Et pour illustrer ce périple
les photos de Marie Jo
disaient une Éthiopie intime
...
Me reviennent aussi les fois
où tu plongeais dans tes archives
photos livres correspondance
textes anciens œuvres d’artiste
Je lisais sur ton catalogue
des acronymes sibyllins
J’y voyais des bibliothèques
des centres d’art et des musées
Nous n’aurons jamais le temps
Michel de réunir ces œuvres
Je vous donne trop de soucis
Mais non Ça c’est dans l’armoire
de Marie Jo sur le palier
Ça c’est dans la bibliothèque
de mon bureau sur l’étagère
Je te suivais de pièce en pièce
inquiet de te voir t’agiter
Puis tu prenais la plume
posément sortais un carnet
et recopiais tranquillement
un texte une adresse un nom
et le moindre de tes gestes
prenait toute ton attention
....
Tu marquais la fin des séances
de travail ou de discussion
te frottant les mains tu disais
Maintenant un petit whisky
nous l’avons bien mérité
Sous le cerisier de Lucinges
au moment de la floraison
tu parlais des blancheurs des neiges
des marées de fleurs au Japon
des déferlements du printemps
Et tout près du bigaradier
quelquefois tu tentais même
de m’expliquer en vain comment
se combinent les clefs qui ouvrent
les splendeurs des idéogrammes
...
Il y a eu quelques images
de nos rencontres c’était quand
Marc était là ou que Simone
décidait soudain de saisir
une de nos conversations
Les plus belles sont à Lucinges
à l’Écart tout près de Genève
Souvenirs de quelques moments
que nous avons passés ensemble
en travaillant dans ton bureau
Mais la photo que je préfère
c’est à Nice Tu es assis
sous une œuvre de Charvolen
qui te fait comme l’auréole
d’un Saint-Michel très séculier
...
Ami quand on ouvre les vannes
des souvenirs c’est maelström
c’est tornade qui tout emporte
mélange les voix et les dates
textes réels textes rêvés
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