Accueil > Au rendez-vous des amis... > Freixe, Alain > A propos de Poésie ouverte, Poésie fermée de René Nelli
ALAIN FREIXE
Deuxième main : la main de dessous
Si ce livre m’a retenu, si je le crois susceptible de nous parler encore, c’est bien par les questions qu’il pose. Et notamment celle qui tourne autour de la question du ton. Question que Nelli reprendra dans son article de 1961 sur Le style de Joë Bousquet ou l’aventure du langage dans l’esthétique de la poésie, paru dans Les Cahiers du Sud, N° 362/363 dont le fronton est consacré à Joë Bousquet ou le recours au langage.
Dans le chapitre 6 de la partie III, alors que tout semble dit d’Eluard, Aragon et Bousquet comme pris de doute, je dirais plutôt comme revenant à lui-même, à sa préoccupation de poète plus qu’à celle de critique, Nelli laisse sonner un « Mais » : « Mais si l’on veut que le poème soit avant tout une aventure du langage (et pas seulement une aventure des mots)…Il faut bien revenir à la poésie de ton »
Le ton, voilà la réponse de Nelli à la question de savoir ce qui fait qu’un poème tient dans ses limites, dans ses choix et attaches rythmiques. Cette question du ton il la met au centre de son inquiétude créatrice quand, par exemple, il parle à Ballard de son travail sur un long poème où il essaie de « faire, sans rimes, le chant de la rime », poème, écrit-il, qui « ne se soutient que par son ton ». L’essentiel est dit dans cette lettre de 1943. L’essentiel est vu.
Si les mythes sont susceptibles d’être inscrits dans notre nature et constitueraient ainsi la première manifestation du sujet, le ton, lui, exprime l’unité originelle de nos émotions, il se confond même avec le sujet en tant qu’il s’apparaît lui-même comme une qualité, comme une vibration antérieure au langage et qui le suscite, écrit Nelli. Indéfinissable, parce que sans contenu, il est comme une rumeur de fonds, un rythme intérieur. Un choc le réveille, la mise en branle est coup du dehors. Il est force essentielle, énergie qui va se transformer en mots. Il y a là comme un devoir du poète en tant qu’artiste, écrit Nelli, « retrouver ce langage premier qui n’apparaît qu’avec le progrès de la conscience et qui finit par « manifester ainsi la voix silencieuse et véhémente qui est le sang des mots ». Bernard Noël dirait peut-être « la sueur des mots » (cf. La vie en désordre) cette « matière immédiate » est celle dont « le poème précipite l’empreinte sur la page au rythme où elle perle dans la région mentale ». Tel est le ton, cette voix. Cette mise en variation de la langue, cette modulation et cette tension de tout le langage, cette voix n’est pas bien sûr celle physique de l’oralisation. Elle est voix d’encre. Voix écrite, inscrite dans le langage et qui en fonde l’oralité. C’est à ce que l’on écrit que l’on demande de nous faire une voix, de nous trouver une voix telle que nous puissions lire avec une voix physique possible.
On comprend que la poésie fermée soit affaire de style – style qui va jusqu’à étouffer le ton – cette « infirmité » dont Parle Henri Michaux tant « cette suspecte acquisition » va coller à lui jusqu’à le scléroser. Elle enferme le poète dans une vie d’emprunt où s’est perdue toute possibilité de changement, de mutation. On devient visible certes mais sous forme d’image, de fantôme. Du côté de la voix, le sujet, lui, passe au large…On comprend que Bousquet n’ait pas voulu écrire, mais contre-écrire, creuser des différences. Contre-écrire est affaire d’énergie, de courant au sens électrique entre les mots, les images. Creusant des différences de potentiel entre lesquels quelque chose passe. Comme un ton passe – comme l’air soutien l’oiseau en son plané – favorisant ici ou là tel éclair jaillissant du langage lui-même jusqu’à éclairer ce qui autour restait dans l’ombre.
Et parce que « tout âme est nœud rythmique » selon la belle approche de ce « gros » mot, si lourd d’histoire et de significations, c’est elle qui passe dans les poèmes. Qui nous appelle par notre nom comme le disait Mandelstam. L’âme ou le sujet. Le sujet ? Et certes, je ne parle pas ici de la personne privée, de l’individu psychologique, de l’auteur – celui qui est supposé tout savoir et être le maître de sa création - On serait là dans la poésie fermée, cette « technique, selon Nelli, par laquelle on réussit à exprimer, par des artifices de style (souvent légitimes) une vérité idéale ou de fait, déjà inventée, cernée et humanisée ». Je parle de l’autre qui dit « je ». De cette présence intermittente qui se fait dans le langage et par lui. Et dont ont témoigné des hommes aussi différents que Jean-Jacques Rousseau « les idées viennent quand il leur plaît non quand il me plaît », Mallarmé et son « latent compagnon qui en moi accomplit d’exister » et bien sûr Nerval et son « je suis l’autre et Rimbaud avec son célèbre « je est un autre ». C’est cette altérité qui fait que le lecteur d’une poésie ouverte – ce « tu » – est toujours susceptible de devenir « je » à son tour et peut en être transformé. Là se trouve la dimension éthique dont parle Nelli de toute poésie ouverte.
L’essence de la poésie est dans ce « langage premier », rumeur de fond, rythme sur lequel viennent se poser les mots du poème, tenus , soutenus par les courants ascendants d’un ton qui n’est jamais ce qui est dit mais ce qui s’inscrit comme possibilité dans ce qui a été écrit. Il est ce qui se perçoit en-deçà de l’énoncé.
Le rôle de la poésie est « d’intégrer le temps » dit Nelli. C’est parce que « le rythme est le père du temps » selon les mots de Bousquet que dans le poème le temps se trouve comme remis en route. Ses aubes tournent. Ses eaux chantent parce que la vie passe et que « par irisation, la pensée peut apparaître ».
Ecoutons Nelli dans cet extrait du Psaume du règne végétal paru en 1948 aux Cahiers du Sud :
« Les arbres font couler là-bas
le vent de la rivière
pour d’autres yeux peut-être
qui rêvent ce qu’ils voient »
Ces mots qui rêvent la vie sont de ceux qui « nous apprennent à voir le monde sans nous ». Ici, le voir et le vu fusionnent et ce qui est donné à voir est le vu de personne. C’est le monde en nous, sans nous. Ce qui est donné à sentir n’est le vécu de personne, ni souvenirs, ni fantasmes, ni images personnelles, le poème ne nous donne pas l’homme, son vécu d’homme mais le monde en l’absence de l’homme. Le monde en sa présence.
C’est cela que peut faire la poésie : nous faire retrouver cette expérience qui n’est autre qu’expérience de la présence, nous faire atteindre ce point où les choses se révèlent en nous sans nous. Parce qu’on y a « rythmé la langue dans l’émoi » selon les mots de Pierre Michon, la poésie tend à nous dépouiller de notre moi mettant en place un processus de subjectivation qui n’opère que dans le temps du poème. C’est peu et c’est beaucoup à la fois car ce sont les cordes de notre vie qui se trouvent retendues, revitalisées et l’homme par là requalifié.
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