DÉAMBULATIONS
“Comment n’être que cheminement incertain, indécis,
ou comment affirmer cette fragilité ?
Placer son travail en brûlot ?
quel impossible rêve !”
C,V,
Les déplacements de Viallat dans l’atelier pendant le travail m’intéressent. Il marche, prend, se penche, piétine. L’artiste déambule dans son atelier pour choisir la pièce de tissu sur laquelle il va peindre et/ou autour de laquelle il va constituer le support à peindre. Ce qui détermine le choix initial ? La lumière particulière de l’atelier à ce moment là. Les conversations avant de rentrer dans l’atelier. Les sensations de son corps, peut-être. L’humeur du jour. Il y a, ainsi, dans la démarche de Viallat, une subtile dialectique entre une démarche explicite, lucide, rigoureuse et un abandon aux aléas du temps ; entre une projet d’ensemble entièrement maîtrisé et une pratique ouverte aux écarts et aux ruptures. Je garde, à ce propos, le souvenir de l’une de nos rares discussions . C’était dans le milieu des années 70. Je donnais une conférence sur les démarches de la peinture analytique et critique, dont le groupe Support Surface était déjà le représentant le plus connu. Viallat était présent. Nous avons poursuivi la conférence par une discussion entre nous. Il revenait sur la "théorie" que j’avais exposée : la déconstruction de la peinture, la "libération" de la toile. L’exploration de la toile "libre" qui induisait un nouveau type de "libération" des formes, plus intéressée par la réalité du support que par la liberté des gestes ou des pulsions ; l’attention à la matérialité de la peinture et des faits et gestes pratiques qui la constituent. "Bien sûr, disait en substance Viallat, bien sûr, la théorie. Elle est importante et nous en avons besoin. Mais nous devons l’oublier pour peindre." Se donner des règles et discourir sur l’art pour peindre. Mais peindre, faire naître la peinture, là où, justement, le discours tout fait, reçu ou construit, devient inopérant.
“Envisager la peinture comme une topologie”
C.V.
Les déplacements de Viallat dans l’atelier m’intéressent parce qu’ils me semblent reproduire, ou prolonger, les déplacements en dehors de l’atelier. Promeneur qui ramène vers le dedans, dans le lieu du travail, ce qu’il a glané dans le dehors, tissus et objets, conversations, vibrations, rêveries, peut-être.
Les déplacements dans l’atelier sont ceux du choix, en cela ils m’intéressent. Ils se prolongent dans les déplacements du travail de la pièce, dans cette sorte de chorégraphie au terme de laquelle une nouvelle pièce, une nouvelle œuvre, sera constituée. Viallat travaille ses pièces au sol. Les travaillant à plat, il s’inscrit dans une modernité qui se reconnait, par exemple, dans Pollock. Il les travaille à plat au sol, et ce travail n’a pas d’abord pour objectif de recouvrir de couleur une toile posée à plat. Il est d’abord de réunir des bouts, de constituer un espace au sol, de le construire et de le délimiter, de l’abouter, d’en assembler les bouts par collage avant de les assembler par le travail de la coloration. Pour le coup, les déplacements dans l’atelier, sur, autour et dans l’œuvre en train de se faire, doivent moins aux traditions de l’art occidental qu’à celles de l’arpentage ou du jardinage : attentive préparation pour la mise en culture d’un lopin, ou la structuration, mouvante, toujours à refaire, d’un jardin sec, ou d’un mandala de sable. Et cela aussi m’intéresse : cette poursuite de l’oeuvre dans l’espace et le temps, hors de l’atelier, dans l’atelier et dans la toile, cette continuité entre les dehors et les dedans. Reste que Viallat travaille en construisant physiquement, de tout son corps mouvant et marchant, se penchant et piétinant, l’espace plastique qu’il va donner à voir. L’espace symbolique qu’il va donner à vivre, sentir et penser.