Accueil > Les rossignols du crocheteur > ANGELETTI Alfred > Alfred Angeletti, artiste
RAPHAËL MONTICELLI
Ce texte sert de préface à "Les dess(e)ins d’Alfred Angeletti, monographie que Germain Roesz a consacrée à l’Artiste.
vers le sommaire « Angeletti »
En 1978, la galerie-association La Caisse, animée par l’artiste Noël Dolla, ouvrait ses portes, à Nice, en présentant le travail d’Alfred Angeletti... Dolla proposait alors au public niçois la première exposition personnelle du travail d’Angeletti après celle que lui avait consacrée la galerie Muratore, en… 1952. Pour moi, qui n’avais pu connaitre l’exposition de 1952, Dolla offrait la première présentation du travail d’Alfred Angeletti, et son initiative m’avait doublement surpris.
En fait, entre 1952 et 1978, l’artiste avait eu cinq autres expositions en Allemagne et en Belgique. Les biographies d’Alfred Angeletti sont rares, et sans les connaissances accumulées par Germain Roesz, j’aurais continué à penser que l’exposition à la Caisse était la première du genre.
L’exposition à la Caisse reste cependant à mes yeux doublement surprenante. Surprenante par sa rareté d’abord : Angeletti, né en 1919 en Italie, s’était installé à Nice dans l’immédiat après guerre ; il y travaillait comme peintre depuis lors, y fréquentait les milieux de la peinture et les peintres avec qui il lui arrivait d’exposer, de Picasso à Gastaud. Figure du milieu artistique, il était curieux de toutes les démarches et avait une connaissance intime de l’art. Surprenante par le contexte : en 1978, Noël Dolla, connu pour sa participation à Support-surface, était de presque trente ans son cadet : autre génération, autres problématiques artistiques, apparemment...
Le long des années, d’autres artistes se sont intéressés au travail d’Angeletti ; ce fut le cas de Germain Roesz qui le présenta en 1986 à Strasbourg, à la galerie le Faisant qu’il animait ; ce fut le cas d’Armand Scholtès, en 1990 et en 1991, dans sa galerie Itinéraire, à Nice. Ç’avait été le cas des jeunes artistes de l’atelier, à Nice, dans les années 80, ou de Marcel Alocco qui rédigea la préface de l’hommage que lui rendait, en 1992, l’espace Vallès de Saint Martin d’Hères. Incidemment, ce fut mon cas en 1983 quand je lui demandai de participer à l’exposition de mail art que j’organisais à la galerie-association Lieu 5, à Nice.
Cet intérêt trouve sa justification dans les interrogations que cette œuvre suscite, l’émotion dont elle est porteuse, les réflexions qu’elle ouvre sur la pratique de l’art. L’étude de Germain Roesz en est une instructive illustration.
Cette étude se présente d’emblée comme la suite du texte, paru à la Différence, que l’auteur avait consacré à Angeletti en 1991. Rappelant qu’il avait alors « évalué ce que ce travail devait au dessin », il précise qu’il avait « toujours pensé l’œuvre peinte d’Angeletti en termes de dessin. » C’est cette importance de « l’instant du dessin » dans l’œuvre d’Angeletti -et plus généralement dans la peinture- que Germain Roesz s’engage ainsi à analyser dans cet ouvrage. Il le fait en suivant le parcours de l’artiste, année après année, période après période, série après série, à travers un grand nombre d’œuvres de toutes sortes (de toutes « inspirations » pourrait-on dire) : il les décrit, les analyse, les replace dans leur contexte, en dégage la charge figurative, symbolique, plastique. Il fait ainsi apparaître, page après page, le statut de cet instant, ses relations avec la ressemblance, avec le sujet ; son rôle dans la façon dont, se construisant, le dessin rend compte d’un jeu des regards complexe : regard de l’artiste sur le sujet, du sujet sur l’artiste, de l’artiste sur son support, ses outils, sur lui même travaillant. On comprend ainsi comment le dessin est l’un des moteurs de la réflexion du peintre Angeletti, celui qui lui a permis de dépasser l’opposition entre figuration et abstraction, entre recours à l’image et référence à la peinture comme telle.
On comprend aussi pourquoi des peintres comme Dolla ou ceux du groupe 70 ont intéressé Angeletti et se sont intéressés à lui. « Il (Angeletti) montre ce qu’il vise. » écrit Germain Roesz ; c’est cette volonté de ne pas cacher le travail, de mettre en avant le processus d’élaboration de l’œuvre qui devient alors au moins aussi important que le résultat plastique. Dans le dessin, dirait Germain Roesz, on perçoit le dessein. Rien d’étonnant, dès lors, que des artistes intéressés autant, sinon plus, par le processus que par le résultat se soient sentis si proches d’Alfred Angeletti
L’étude de Germain Roesz nous fait enfin entrer dans un processus plus large : non seulement celui qui est à l’œuvre dans une pièce particulière, mais aussi celui qui définit la démarche de l’artiste le long des années ; on voit apparaître sous sa plume un Angeletti pour qui l’art -et son art en particulier- n’est pas un parcours continu et progressif : non une marche assurée le long du temps, mais une réflexion, un creusement, par séries discontinues, de problèmes qu’il aborde, développe, et sur lesquels il revient sans trève. Les séries d’Angeletti ne sont pas closes comme le sont celles d’Albert Ayme, mais ouvertes et sans cesse reprises comme celles de Maccheroni. Notons que la réflexion sur ces différences du rapport au temps selon les artistes, et du temps à la démarche, est encore une préoccupation récurrente de Germain Roesz qui a travaillé justement sur ces deux peintres.
Je ne peux terminer cet avant-propos sans évoquer la personne d’Alfred Angeletti tant elle apparaît fort dans ce livre, et notamment dans son Épilogue. J’ai mieux compris l’artiste et sa démarche ; j’ai revu l’homme. Cette douceur, cette gentillesse vaguement amusée, la bonhommie qu’il mettait à parler -mezzo voce- de peinture, de musique, de son atelier, de sa vie, et de cet apparent paradoxe qu’il y avait eu dans sa vie à être tout à la fois travailleur et artiste, homme du bâtiment et de l’atelier de peintre, amateur d’art, esthète, citoyen engagé dans les revendications et les luttes.
Je dois un grand merci à Germain Roesz de m’avoir remis en mémoire cette image un peu tremblante, presque transparente : une silhouette si délicate qu’on aurait pu la dire fragile, une attention -une tension- qui se notait jusque dans son élocution et qu’on aurait pu confondre avec de l’hésitation quand elle était toute de réserve et de retenue. Le regard d’Angeletti était aigu, et souriant parmi les nuages ; les rapports qu’il entretenait avec les gens étaient enveloppés d’une sorte de courtoisie attentive… élégante serait le mot, si on oublie le coté conventionnel de l’élégance : une aérienne courtoisie.
Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.