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ALAIN FREIXE
Parcours de Remo Giatti : entre Alpes, Dolomits,Corse ... montagnes. L’artiste les respire, les inspire, les observe, les croque, en tire d’innombrables gravures. Une montagne de gravures. C’est ce « matériel » que Jean Paul Aureglia lui a proposé de réunir pour en faire un livre monumental intitulé Geo Grafica. Il a demandé à trois auteurs : Jean Louis Augé, Raphaël Monticelli et moi, d’accompagner ces parcours, chacun avec un texte. Je joins ici le mien.
« Moi, »chasseur d’images« , je monte dans mes montagnes, sauvage, taciturne, je me perds. »
Rainer Maria Rilke, à Merline, fin 1920
Marcher en montagne, c’est s’abandonner à cet adret du consentement « qui ne prend pas mais qui donne » comme l’écrit Martin Heidegger à la fin de son Chemin de campagne. Une sorte d’abandon à l’abandon que chaque pas scande remettant son avancée à ce qui vient. Surtout quand c’est rien qui vient.
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La montagne est affaire de rencontre. Il y flotte un sourire, celui de l’air qui toujours passe au large comme si venu de tellement loin, il portait avec lui l’assurance de n’arriver jamais. Etrange rencontre…j’oserais le mot de ce psychanalyste qui invitait à affubler le mot de ce préfixe grec de sens privatif « a » quand il écrivait « l’arencontre » ! Le poète Henri Michaux m’y invite quand il parle de sa relation à Paul Celan, autre montagne du pays de Poésie : « (…) nous nous sommes rencontrés…sans nous rencontrer. On a parlé pour n’avoir pas à parler. C’était trop grave en lui, ce qui était gravé. Il n’eût pas permis que l’on y pénétrât. Pour arrêter, il avait un sourire, souvent, un sourire qui avait passé par beaucoup de naufrages. »
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Certains jours en montagne, la lumière sourit comme sourit la Joconde. Jamais totalement, toujours sur les bords d’un épanouissement qui jamais ne s’accomplit. Et que, pas après pas, on attend.
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A une heure/une heure trente de V., où j’ai ma déchaussière, dépassé « la forêt des loups », nous avons baptisé, mes compagnons et moi, la crête des Ars, « crête des vautours »- de nombreux oiseaux y tournent et s’y épouillent, sur et entre des rochers, au milieu d’un champ d’edelweiss, ce sera pour l’occasion mon « pic des vautours ». Là, dans le plus profond silence, le Bouddha aurait brandit une fleur devant les siens en guise de ces mots derniers et décisifs que l’on attendait de lui. Stupeur et consternation. Un seul esquissa une réaction. Et ce fut un sourire. On raconte qu’à ce signe le Bouddha aurait reconnu celui apte à lui succéder. Un sourire en réponse à un silence : la fleur, lampe dans le jour.
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