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MAX CHARVOLEN ET MARTIN MIGUEL
Lorsque Françoise Lemaire m’a appris qu’elle avait l’intention de monter une exposition de Léger à la médiathèque de Contes -des estampes, précisait-elle, des lithographies : la médiathèque ne pourrait accueillir les toiles- l’idée m’a semblé très lumineuse et un peu déraisonnable....
Déraisonnable de chercher à réunir des oeuvres de ce monument de la peinture du XXe siècle. Lumineux de montrer des estampes et des livres dans une médiathèque, de donner au public contois l’occasion d’approcher ou de se remémorer une oeuvre qui a marqué le siècle et notre région, d’inscrire le rapport de Léger à l’estampe et au livre dans une programmation qui était passée par les livres de Mendonça, ceux de Miguel, et les oeuvres de Bauquier, ami, assistant, défenseur de l’oeuvre de Léger, et bâtisseur de son musée.
Et ce ne sont pas les seules raisons pour lesquelles Léger est chez lui, à Contes, ajoutait-elle...
Quelques années et démarches plus tard, grâce à la générosité de quelques collectionneurs privés, l’exposition est présentée au public...
RM
Françoise Lemaire est décédée en janvier 2024. En avril 2026, la médiathèque de Contes a pris le nom de Médiathèque Françoise Lemaire.
II.- CE QUE L’EXPO NOUS DIT DE LA PEINTURE DE LÉGER
FAISONS « LA NOCE »
MM : parce qu’en fait, l’expo ne nous permet pas seulement d’approcher les thèmes que Léger a traités, mais aussi sa façon de peindre... On peut s’y faire une idée de l’art et de l’itinéraire de Fernand Léger... Parce que quand on regarde, par exemple, cette lithographie, « La noce » (n° 1)... Elle reproduit une œuvre de 1911... On y reconnaît, bien entendu, l’esthétique cubiste, et la façon particulière dont Léger interprète le cubisme...
MC : par exemple par son utilisation de la couleur... de couleurs primaires, bleu, rouge, jaune, dès cette période cubiste...
MM : ... oui... On a pratiquement, en germe, toute l’évolution de Fernand Léger... Je pense, par exemple, à sa façon, bien connue, d’utiliser les oppositions, les contrastes... Si on regarde de plus près la litho, on s’aperçoit qu’on peut la considérer à deux niveaux : d’une part on trouve une quantité de détails qui font référence au monde extérieur, et qui sont plutôt figuratifs, et ça s’intègre dans un ensemble, une composition générale de facture cubiste. On voit ici comment Léger, comme d’autres peintres de son époque, effectue un renversement de la peinture classique. Le peintre classique soumet l’organisation de son tableau au monde extérieur, le peintre moderne, Léger par exemple, soumet le monde extérieur à l’organisation de son tableau, son format, sa surface. Avec Léger, nous nous trouvons dans un type d’abstraction qui ne se prive pas de l’apport formel du monde extérieur
Et pour revenir sur ce que tu disais de la couleur dans cette estampe : nous avons dans ce cas aussi les prémisses du travail ultérieur de Léger. Le travail cubiste utilise la couleur pour montrer un dégradé. Ici la couleur ne correspond pas seulement à un objet ou une série d’objets : elle joue avec l’ensemble de la surface du tableau. On va retrouver ça par la suite dans son travail. On voit déjà ce rapport, important chez Léger, entre la couleur et le noir.
MC : ce que je trouve intéressant dans cette estampe, c’est que chez les peintres cubistes, en général, il y a, notamment par l’utilisation de la couleur, une uniformisation des éléments du tableau. Ce que cette estampe nous montre, c’est qu’il y a un traitement cubiste de certains éléments à l’intérieur d’une sorte de ligne de construction autour de quoi s’organisent les différences et les oppositions, qui est loin de la manière d’un Braque ou d’un Picasso... Par certains cotés c’est plus proche de la période cubiste de Chagall. Le tableau joue davantage sur les effets d’espace.
MM : oui, c’est bien parce que il y a toutes sortes d’éléments, de détails, qui ne sont pas traités à la manière cubiste... Il y a simplification du volume, mais pas décomposition du volume.
MC : oui, le cubisme disons « historique », travaille à mettre sur le même plan, sur la même surface, les diverses faces du volume d’un objet, c’est ce qui produit cet effet d’aplatissement, dont nous parlions tout à l’heure... On connait bien ça... Au contraire, on voit, dans « la noce », que certains objets ne sont pas présentés du tout de cette manière, et que Léger cherche à les traiter en produisant un effet de volume. Il faut préciser que Léger est un cubiste disons... tardif, il ne fait pas partie des initiateurs du cubisme. C’est sans doute ce qui lui permet de le digérer, d’employer couleur autrement, de jouer sur plusieurs modes de représentation...
MM : ce qui m’intéresse le plus, en effet, c’est qu’il y a ainsi deux visions, deux points de vue dans la même estampe : d’une part ce foisonnement des détails (c’est peut être aussi ce qui te fait penser à Chagall) dans lequel Léger utilise des effets de volume, et la vision plus générale qui fait jouer des masses
MC : en même temps, « la noce » (n° 1), le tableau comme la lithographie, semble raconter une histoire, il y a de la narration dans le travail de Léger....
MM : et en même temps, cette narration, ces petites histoires du détail, se perdent dans la construction d’ensemble.
PARLONS DU CORPS...
MM : dans cette estampe, comme dans bien des autres, on voit aussi la façon dont Léger traite les éléments du corps humain... Les éléments du corps simplifiés en cercles et cylindres, et nous sommes bien avant la guerre... Il a sans doute en mémoire ce que disait Cézanne –je cite de mémoire- que le monde est fait de cônes, de cylindre...
MC : Léger ajoutait qu’il utilisait ce langage « tubulaire » pour sortir du rapport affectif ou expressif, expressionniste, que nous avons au corps, que le corps soit seulement prétexte à construire des formes au même titre qu’un objet quelconque, à faire de la peinture...
À partir de cette estampe, on a un bel accès à l’œuvre de Léger : contrastes, oppositions, couleur, « corps tubulaires »... On retrouve ces éléments, et on voit l’évolution, par exemple dans cette lithographie « La Lecture » (n° 5) qui reproduit une œuvre de 1924,
ET CE QUI DYNAMISE LE REGARD
MM : Quand je pense à des œuvres comme « La noce » ou « La lecture », je considère que Léger est un peintre qui a à voir avec l’abstraction. En raison justement de cette construction où de grandes masses s’opposent à des détails... Dans le système « Léger » le jeu des oppositions va très loin : courbes que contrarient des droites et des angles, arcs qui s’opposent à des formes orthogonales, illusion du volume qui se heurte avec des traitements en à plat, vivacité des couleurs en opposition avec le noir, jeu des couleurs entre elles. Voilà des permanences dans toute l’œuvre de Léger, qui entrent dans une construction qui amène chez lui quelque chose de particulier, très visible dans toutes les estampes de l’exposition : ce que l’on pourrait appeler « la dynamique du regard ». Le regard qui s’appuie sur une zone du tableau, est immédiatement sollicité par une autre zone ; s’il s’appesantît sur un détail, il est pris par un autre détail, ou par l’ensemble. Nous ne sommes pas dans le regard apaisé que l’on trouve par exemple chez Matisse. Le spectateur est obligé à un regard dynamique...
MC : Et c’est ce à quoi contribue aussi le fait qu’il n’y ait pas chez Léger de construction centralisée : on voit, dans la peinture, en ensemble général, et après on le lit par paquets. On ne peut pas s’appesantir sur la totalité.
OPPOSITIONS DE FORMES
MM : Ce qui me frappe c’est que l’on retrouve dans cette étude de 1913 « dessin pour la femme en rouge et vert » (n° 2), c’est que l’on y trouve des préoccupations proches de son film « ballet mécanique » où il va chercher dans le fonctionnement d’une usine des éléments pour un travail artistique. Il est vrai que ça renvoie au cubisme... et non... ce qui est frappant, en effet, c’est la répétition d’éléments en volume.
MC : Dans ce que tu dis des éléments mécaniques, de la dynamique du regard, de ce travail sur le mouvement, je vois aussi, dans certaines pièces de sa période cubiste, des relations avec le mouvement futuriste...
MM : je suis persuadé que chez Léger le problème c’est de construire des formes, des volumes, des droites, des courbes, reliées ou pas à des figures, en restant dans cet espace là : l’espace rectangulaire de la toile ou du papier.
MC : il s’inscrit dans la référence orthogonale
OPPOSITIONS DE COULEURS
MC : C’est toujours le rapport entre la figure mise en opposition avec une géométrie, un ciel, comme dans « Les Constructeurs » (n° 18 et 19), une masse colorée, comme dans « Les Loisirs sur fond rouge » (n° 13)... Ça me fait penser au tableau que Matisse a peint en 1911, « l’atelier rouge », où les objets baignent, ou s’aplatissent, dans un fond rouge...
MM : dans le cas des « loisirs sur fond rouge », il y a cette masse uniforme qui s’oppose au papillonnement de la couleur qui vient dessus, et, si on regarde les formes disposées sur le tableau ou la litho, il s’agit de formes disons « molles » qui s’opposent aux droites qui définissent la limite de la surface rouge, dont la présence est forte par sa seule simplicité silencieuse.
MC : ce qui se retrouve aussi bien dans ce « tournesol sur fond jaune » (n° 23), ou dans ce « portrait de madame D » (n° 11)... Un rapport que l’on retrouve constamment, et qui crée deux temps de lecture : la masse colorée autonome et la masse en relation avec le reste...
MM : ce qui fait que les objets et les figures représentées sont traités simplement comme des éléments plastiques. Que l’on soit face à « La Lecture » (n° 5) ou « Le portrait de madame D », ce n’est pas une figure particulière et identifiable qui est traitée, mais la figure en général.
MC : et ce qui est intéressant, c’est que ce fond qui pourrait ajouter des effets de perspective, est travaillé de telle manière qu’il est perçu comme indépendant des objets, comme pour lui même. C’est ce type de traitement qui fait que le fond ne produit pas un effet d’arrière plan. Fond et forme se retrouvent au même niveau. C’est encore la préoccupation de toute une époque de l’art que l’on retrouve là.
MM : Le fond rouge m’intéresse. Parce qu’il est très présent, qu’il s’impose au regard, dans « les loisirs », mais voilà que le jeu des formes qui passent devant et derrière le rétablit sur le même plan.
INDÉPENDANCE DE LA COULEUR ET DU DESSIN ?
MC : Ça annonce cette indépendance du dessin et de la couleur qui est l’une des marques du travail de Léger à partir des années 40. Les masses colorées, qui participent de la construction de l’œuvre, sont traitées indépendamment du dessin et se lisent comme autonomes. Ça produit un curieux effet de stratification. J’ai toujours été touché chez Léger par ce traitement de la couleur qui traverse le tableau. Comme s’il disait dans un premier temps :« je suis la couleur jaune » – « je suis la couleur rouge »... Ce qui me renvoie aux deux temps de lecture dont je parlais tout à l’heure, comme si deux systèmes de représentation différents cohabitaient.
MM : On a souvent chez d’autres artistes, comme Picasso ou Matisse, un décalage de la couleur et du dessin. Mais seul Léger traite les deux éléments de façon si indépendante que l’on a l’impression d’être face à deux œuvres qui se superposent. En fait c’est une autre organisation de la couleur par rapport au dessin. Ce n’est pas seulement la masse colorée qui joue avec le dessin. Il y a aussi le contour de cette masse colorée, son... dessin, plus rectiligne, dont l’aspect s’oppose à la fluidité des formes. C’est très net dans cette image de 1946 « Les deux femmes » (n° 14).
MC : on en revient à cette opposition « géométrique » / « non géométrique » que l’on a très souvent dans ses œuvres... Mais quand même l’une des trouvailles esthétiques importantes de Léger, c’est cette présence de la couleur, opposée au dessin, et qui parle pour elle-même... Bien sûr elle joue avec les éléments de la figure, ne serait-ce que parce qu’elle s’oppose à eux... A ce propos, Léger parlait de la forte impression que lui avaient procurée les clignotements des lumières colorées dans la nuit de New York, qui baignaient les façades et les objets de la ville de couleurs indépendantes de la couleur propre des objets.
MM : tu dis « indépendance de la couleur »... Ça ne me paraît pas juste. La couleur, son emplacement, la répartition de ses masses, son traitement, sa qualité, tout cela me semble très organisé. Jouant autrement avec ce qui, à première vue, se présente comme un dessin.
MC : Je reviens au fond rouge... Quand on passe devant des œuvres de Léger, c’est plus vrai dans les tableaux originaux que dans les estampes, naturellement, on ne saisit pas d’un coup la totalité de l’image, on la perçoit par paquets, par morceau, et on se déplace d’un élément à l’autre... C’est ce que tu disais à propos de la « dynamique du regard ».
Quand je regarde « Les Loisirs sur fond rouge » (n° 13), je perçois le rouge comme rouge et non comme le fond de l’œuvre. Je fais, en somme, une double lecture : le rouge est le « fond » que désigne le titre, et il a sa propre autonomie.
MM : Tout s’imbrique, tout est en relation... Bien sûr on peut avoir plusieurs lectures, successives ou simultanées : on perçoit la couleur comme indépendante, mais tout se combine et se construit...
QUELQUES MOTS EN PLUS À PROPOS DU DESSIN
MM : Je trouve très important le traitement que Léger fait subir au contour du dessin... Habituellement, le contour est ténu ou masqué. Tend à disparaître sous l’effet de la couleur. Léger, au contraire, insiste sur le tracé des contours, au point que son tracé joue comme une masse colorée, devient même parfois surface. Le tracé du dessin joue comme masse avec les couleurs. C’est pourquoi je n’aime pas parler de l’indépendance de la couleur, mais d’organisation.
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