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MAX CHARVOLEN ET MARTIN MIGUEL

Deux promeneurs dans les estampes de Léger
© Martin Miguel , Max Charvolen
Publication en ligne : 9 novembre 2025
/ présentation d’exposition
Artiste(s) : Léger F , Charvolen , Miguel

Lorsque Françoise Lemaire m’a appris qu’elle avait l’intention de monter une exposition de Léger à la médiathèque de Contes -des estampes, précisait-elle, des lithographies : la médiathèque ne pourrait accueillir les toiles- l’idée m’a semblé très lumineuse et un peu déraisonnable....
Déraisonnable de chercher à réunir des oeuvres de ce monument de la peinture du XXe siècle. Lumineux de montrer des estampes et des livres dans une médiathèque, de donner au public contois l’occasion d’approcher ou de se remémorer une oeuvre qui a marqué le siècle et notre région, d’inscrire le rapport de Léger à l’estampe et au livre dans une programmation qui était passée par les livres de Mendonça, ceux de Miguel, et les oeuvres de Bauquier, ami, assistant, défenseur de l’oeuvre de Léger, et bâtisseur de son musée.
Et ce ne sont pas les seules raisons pour lesquelles Léger est chez lui, à Contes, ajoutait-elle...
Quelques années et démarches plus tard, grâce à la générosité de quelques collectionneurs privés, l’exposition est présentée au public...

RM

Françoise Lemaire est décédée en janvier 2024. En avril 2026, la médiathèque de Contes a pris le nom de Médiathèque Françoise Lemaire.


III.- SUR LA LITHOGRAPHIE
Dans l’exposition se croisent des estampes originales, des estampes tirées de livres illustrés par Léger, et des reproductions. Voit-on une différence dans les traitements entre les reproductions et les lithos originales...

TROUBLANTES LITHOGRAPHIES
MM : je vais commencer par parler des lithos tirées des livres. Dans l’exposition toutes ont été tirées après la disparition de Léger. Avec une nuance pour celles qui viennent de « Mes voyages » (n° 32 et 33) parce que l’édition a été entièrement suivie par Nadia Léger elle-même.

MC : évidemment, je regrette de ne pas voir le grand livre de Léger, « Le cirque ». Mais on a pu le voir récemment au musée Léger de Biot, qui lui avait consacré toute une exposition.

MM : dans les lithographies qui viennent de « mes voyages », je pense à « l’haltérophile » (n° 32) ou au « Clochard » (n° 33), je ne retrouve pas le travail habituel de Léger.

MC : ce sont des œuvres qui tranchent avec le reste de l’œuvre, avec la peinture, à cause de leur facture : elles se présentent comme des sortes de croquis...

MM : un peu comme des dessins préparatoires, j’ai un sentiment d’inachevé, même si on peut y voir quelque chose de plus fluide, de plus spontané et même de plus vivant que dans ses dessins... Mon impression c’est que ça se présente comme un moment d’élaboration en vue d’une œuvre plus importante.

MC : elles semblent différentes du reste, parce qu’elles portent une expressivité qui ne m’est pas familière dans l’œuvre de Léger... Dans sa peinture et dans la plupart des lithos, il veut mettre à distance un rapport au corps, le rapport à l’anecdote, ou à la narration, que je ne retrouve pas dans ces lithographies... En même temps, c’est lui qui les a faites ainsi en prévision du livre, et c’est Nadia Léger qui les a suivies et reconnues... Ça n’est donc pas une quelconque interprétation. Ça m’interroge... En même temps, nous sommes dans un livre, avec un texte particulier : les impressions de voyage...

MM : ça expliquerait ce côté pris sur le vif, cette proximité de l’impression immédiate...

MC : et ce côté anecdotique... au fond... Mais ça reste surprenant... On est dans un expressionnisme...

MM : chez Léger, la figure est inexpressive, c’est la figure en général, une abstraction de figure, or, ici, nous sommes dans quelque chose de typé, de particulier...

NE BOUDONS PAS NOTRE PLAISIR

MC : dans « La composition au profil » (n° 8), on se retrouve face à une égalité de traitement entre le visage et le vase... Ce n’est pas une femme particulière qui porte un vase. Dans « L’altérophile » (n° 32) ou « Le Clochard » (n° 33), nous sommes dans le traitement d’une chose vue particulière.

MM : Ensuite, pour faire la différence entre les lithographies qui ont été faites en sa présence et sous son contrôle et celles qui sont de l’ordre de la reproduction, il faudrait une expertise que je n’ai pas. Ce que je peux voir c’est que toutes les lithos sont de grande qualité du point de vue du traitement lithographique... Mais reconnaître la présence et la main de l’artiste... Il faudrait être connaisseur de Léger, de la lithographie et de la production elle-même bien plus que je ne le suis...

MC : d’ailleurs, dans certains cas, les experts eux-mêmes sont incertains, ou en désaccord... Certains, comme Saphire, sont très minutieux et pointilleux, d’autres acceptent comme originales des lithos que Saphire ne retient pas comme telles...

MM : l’image que l’on obtient est toujours de très grande qualité.

MC : en y regardant de plus près, et sans parler de la mise en place des éléments graphiques, il y a dans certaines lithos, notamment celles qui sont repérées dans le bouquin de Saphire, des nuances particulières dans le traitement des couleurs, les transparences, les jeux colorés. Par exemple dans la qualité des couleurs de cercles et des à plats, et les relations entre elles dans « la nature morte à l’oiseau » (n° 20), ou dans « La Composition au profil » (n° 8) où l’on trouve des tonalités pastel qui jouent davantage peut-être sur la transparence des encres. Nous ne sommes pas dans les couleurs franches et éclatantes de la peinture... On peut supposer que la relation entre Léger et le chromiste a joué à plein dans des cas comme ceux-là.
Pourtant, il y a aussi chez lui, dans la peinture, des moments où il utilise des couleurs plus éteintes, rabattues... Finalement, dans l’estampe, comme dans la peinture, on ne s’attend pas à avoir les couleurs de « la composition au profil » quand on connaît davantage les couleurs éclatantes de « loisir sur fond rouge ».

MM : tout le long de son travail, il y a ce va et vient entre des couleurs franches, et des couleurs plus rabattues. Et on le retrouve dans les estampes, sans que je puisse décider de ce qui est original et de ce qui ne l’est pas. Moi ce qui m’intéresse ce sont ces va et vient de Léger qui m’intéressent et que je retrouve dans les estampes. Je crois qu’il y a une expérimentation de la couleur et que les tons rabattus jouent aussi l’opposition aux tons plus vifs.

ET QUE L’ESTAMPE NOUS CONDUISE À L’OEUVRE PEINT ET AU MUSÉE !

MM : si je comprends très bien qu’un artiste comme Léger se soit intéressé à l’estampe, et singulièrement à la lithographie, pour ce qui me concerne, dans la mesure où je travaille la masse, l’épaisseur, la matière, la réalité du volume et non son illusion... j’ai beaucoup de mal avec l’estampe... A tel point que lorsque j’ai eu à travailler sur ces techniques, je reprends toujours un à un chaque tirage pour travailler, par exemple, la matière du papier.

MC : dans mon travail, je ne vois pas l’utilité de l’estampe. Ces techniques me font perdre, comme pour toi, trop d’éléments qui me paraissent importants pour ma peinture.
Une seule chose m’a fait avoir recours aux techniques de la reproduction mécanique, c’est les dessins informatiques. La numérisation m’a permis de poursuivre mon travail sur d’autres plan, sans me livrer à une production qui ne fonctionnerait que comme simple image de mon travail, sans rien y transformer.
Je suis très mal à l’aise, même dans le cadre de livres... Je ne demande si, en passant à l’estampe, je ne risque pas de perdre entièrement ce qui me paraît important dans mon travail.
Ce qui me trouble aujourd’hui, ce sont les nouveaux moyens de reproduction numérique, qui me semblent complètement déréaliser le travail... Dans les techniques classiques de l’estampe, il y a une remise en place, une adaptation, une interprétation qui tient compte de la technique et des outils... Avec la reproduction numérique, on déréalise jusqu’à la reproduction photographique... Voilà un écart entre œuvre et image dont je me demande s’il a du sens.

MM : en somme... Les lithographies de Léger nous apprennent beaucoup sur son travail. Elles nous permettent de l’approcher, ou de nous le remémorer... Mais il ne faut pas en rester là. Il faut aller voir les œuvres de peinture : il y a un rapport au format, aux matières, à l’espace dont l’effet est plus fort que dans des estampes.

PENSONS LÉGER... LÉGÈREMENT

MM : Pour moi, dans le travail de Léger, il y a déjà au moins cette utilisation du noir qui m’intéresse parce qu’elle me renvoie à mes préoccupations, à ma façon de traiter le rapport du noir aux couleurs... Du noir qui part du trait et qui va vers la surface...
Il y a aussi la forme particulière d’abstraction de Léger : il ne s’est pas contenté de travailler avec des formes qu’on reconnaît immédiatement comme abstraites, la ligne, la couleur, la surface, la matière... Il est allé chercher des éléments à l’extérieur des composants purement plastiques du tableau, dans les objets et les images du quotidien.
Enfin il y a la question des oppositions chez Léger... Elle me parle beaucoup, parce que je travaille depuis le début sur les systèmes d’oppositions.

MC : dans mon travail... Je ne sais pas... Le Léger que je voyais jeune, ce n’est certes pas le même que celui que je vois aujourd’hui : je perçois son œuvre de façon très différente.
J’ai été très marqué par les écrits de Léger, par exemple parce qu’il a beaucoup réfléchi sur les rapports entre la peinture et l’architecture, entre la peinture et l’espace... entre la peinture et la vie sociale. Dans une période de ma vie, ça m’a beaucoup importé.
De là à dire que c’est ça qui me fait faire le travail d’aujourd’hui, je n’en sais rien... Nous sommes faits de tant de choses, il y a tellements d’écrits, d’œuvres, de textes, de rencontres qui nous font penser et travailler. Naturellement, c’est énorme Léger... Mais il y a Matisse, il y a tous les peintres qui nous ont précédés... La question de l’indépendance de la couleur chez Léger me touche forcément beaucoup... Mais qui peut dire que ça ne le touche pas ? Léger touche à des enjeux si importants que personne ne peut y échapper, au moins quand on peint...
Quand j’ai fait mon travail dans le musée Léger de Biot, en réalisant un œuvre sur l’escalier qui se trouve à droite en entrant dans le musée, j’avais peur de faire un pastiche, en raison, peut être de la relation colorée, de la façon dont le vitrail de Léger joue sur la couleur et la façon dont je l’utilise dans mon travail. Je peux dire que, dans ce cas précis, il y a une influence au sens formel de l’œuvre de Léger sur mon travail, parce que j’ai voulu organiser ma pièce en fonction du lieu et du vitrail. J’avais l’impression de travailler à l’intérieur d’une œuvre de Léger, et ça a donné un type de travail comme je n’en avais jamais fait : dans la relation à une œuvre et pas seulement dans la relation à un espace architectural.


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