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RAPHAËL MONTICELLI
Le texte Laissez tomber Icare, m’a rappelé que nous avions fait quelques livres -des mini-livres- avec Anne-Marie Lorin. Je ne saurais dater ces livres avec précision. Entre 1999 et 2007, j’imagine. Ce dont je suis sûr, c’est que quelques uns de ces livres ont été présentés en 2011 dans l’exposition « L’écriture en bribes » à la bibliothèque Louis Nucéra, à Nice. Par la suite, j’ai réuni les textes -des mini-textes- pour en faire un seul poème sous le titre Elle dit. Ce poème a été publié dans Mer intérieure paru en 2013 aux éditions de La Passe du vent
Elle dit "le monde chute
c’est
c’est l’ombre c’est
la grande ombre
c’est comme un écho prolongé de nuit"
*
Elle dit "si rire est au fond
une manière d’être
de
demeurer quand même alors
que tout chavire
rions"
*
Elle dit « l’ombre est veuve de ma vie le soleil pousse »
Et encore « ne restez pas là vous voyez bien que l’eau envahit les bords du fleuve »
*
Elle dit "il est des voix qui rampent des voix
comme des vapeurs lourdes sous la lune« Et elle dit en regardant loin devant elle (et le monde s’évanouit dans son regard) »Ce n’est pas que je souffre non mais je dure"
*
Elle dit « les traces bavardes des oiseaux font de grands soleils sur le sol c’est le caquètement des aubes »
*
Elle dit « ah oui, vraiment, c’est le mot » et elle le dit avec un roulement de rire au fond de la voix.
*
Elle dit "c’est trois fois rien vraiment
trois fois
c’est une sorte
de
de
bégaiement du monde
comme
ces perles de terre qui hésitent
entre forme et perte"
*
Elle dit "ce n’est rien de rêver
je dis
vague et le monde s’éteint"
*
Elle dit : "douloureuse la chute d’Icare
La chute de l’illusion"
*
Elle dit "Ah ! le beau de l’histoire
c’est que la chute aussi est illusoire
et pas seulement l’illusion"
*
Elle dit : "A semer du rire que
récolte-t-on ?"
*
Elle dit « Il y a dans ma mémoire, très au fond, de très petits livres, très beaux et très fragiles, doux à mes doigts, rêches sous ma langue, entourés d’odeurs inhabituelles comme d’une traîne ou d’un envol de lucioles »
*
Elle dit "le crayon hésite la voix
hésite"
*
Elle dit "lourde et tranquille chaleur
la maternité de la poule celle
de la vache"
*
Elle dit "en bout de plume ou de pinceau quoi
le monde incertain des lèvres"
*
Elle dit « à petit coup de plume »
comme on le dit d’un bec
*
Elle dit : "trois fois rien trois fois
un duvet, un bout de papier, un mot
pris dans la boue"
*
Elle dit : "J’aime la terre
celle de l’avancée aveugle du lombric
celle des lambeaux de toiles d’araignées"
*
Elle dit encore
"J’aime les couleurs d’enluminure dans les livres d’heures
faire des pointillés sur une toile ou un papier
frontières sans raisons
comme autant de coups de bec
(comme s’ils en riaient)"
*
Elle dit : "Voici ma terre taureau têtu
corne de lune
mugissante
elle tournoie du bleu à l’ocre
parmi les journaux qui volent
et les phrases déchirées"
*
Et elle dit
"ma terre
taureau de toile et de papier"
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