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IV) « 13 stations dans le tourbillon parisien »
© Henri Desoubeaux
Publication en ligne : 18 juin 2009
Ecrivain(s) : Butor , Desoubeaux

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 7 artistes et 1 poète sont associés à ces 13 textes consacrés à la ville qui a le plus compté pour Michel Butor, celle qui l’a vu grandir depuis l’âge de trois ans et à laquelle il revient sans cesse depuis qu’il l’a quittée :

 Bertrand Dorny [1] (« Noctambule », « Agenda », « Cirque d’hiver », « Retour de Tokyo », « Après la fête » et « Pour garder son calme »),

 Gregory Masurovsky [2] (« Flammes doubles »),

 Bernard Plossu [3] (« Paris-Londres-Paris »),

 Maxime Godard [4] (« Apéritif »),

 Arthur Aeschbacher [5] (« La peau des rues »),

 Dominique Sampiero [6] (« Un adolescent charbonneux »),

 Germaine Pratsevall [7] (« Fourmillement ») et

 Henri Maccheroni [8] (« Spin »).

 

 Ils témoignent du travail en collaboration de Butor avec des peintres, des photographes, des artistes du livre. Ils disent aussi la diversité de l’inspiration du poète. Son travail tous azimuts. Sa mobilité tant intellectuelle que physique. Nombre de ces productions donnant lieu à des rencontres, expositions, signatures, entretiens dans la capitale ou ailleurs. Le plus ancien (« Flammes doubles ») est de 1984 (il s’agit en l’occurrence d’une estampe manuscrite : La ligne de l’embrasement/l’ardeur de l’interprétation, réalisée en 20 exemplaires et 3 H.C.), les plus récents (« La peau des rues », « Un adolescent charbonneux » et « Spin ») de l’année qui précède la parution de Transit.

 

 Certains de ces textes témoignent cependant d’une permanence étonnante, comme « Fourmillement » qui reprend in extenso, quarante ans après, le poème « Traces » écrit en 1949 (« Je pensais en être débarrassé ») et publié pour la première fois dans les Lettres françaises en 1959, puis en volume dans Mouvement brownien (éditions Fata Morgana) en 1968. Permanence de l’écriture et de la mémoire, même et surtout si c’est pour constater que « Tout a bien changé », aussi bien l’auteur que Paris même.

 

 D’autres font une large place non plus à l’autocitation mais à la citation des textes classiques tels Rimbaud ou Apollinaire comme dans « Pour garder son calme », qui tente de conjurer la guerre (ce temps de la guerre qu’évoque par ailleurs « Un adolescent charbonneux »). « Malgré les bombes, / au bois il y a un oiseau…. ». Butor y cite toute la troisième partie du poème « Enfance » des Illuminations qu’il entrelace à une bonne partie du poème « Il y a » du recueil Calligrammes dont le sous-titre est, faut-il le rappeler, « Poèmes de la paix et de la guerre ». Ce rapprochement tenant justement à ce « Il y a » qui vient en contrepoint de ce « Malgré » qui scande le texte tout entier. Puis dans un deuxième temps Butor y ajoute ses propres « Il y a » que nous retrouverons repris et complétés l’année suivante (9 août 1993) dans le journal Libération dans un texte-réponse à une enquête sur le bonheur et dont chaque strophe commencera par : « Le bonheur,  c’est… ».

 

 Outre ce texte un certain nombre d’entre eux se réfèrent également à Arthur Rimbaud qui, comme Butor, est venu du nord de la France à Paris et qui, comme lui, l’a quitté pour voyager [9]. Ainsi le poème précédemment cité, « Un adolescent charbonneux », avec son premier vers : « J’ai eu dix-sept ans le 14 septembre 1943 », peut très bien renvoyer au poète de Charleville (« On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans » [10], « Nous sommes au mois d’amour, j’ai presque dix-sept ans » [11]), d’autant plus que ce poème est, on le sait par ailleurs, daté du « 10 juillet 1991 », c’est-à-dire de l’année du centenaire de la mort du poète aux semelles de vent, mort à Marseille le 10 novembre 1891. Le poème « Noctambule », s’il ne se réfère pas directement à Rimbaud, reprend le procédé rimbaldien de mise en valeur du début des phrases décrit par Butor. Ainsi dans la première section de « Soleil et chair » (« Credo in unam » de la lettre à Banville), les reprises : « Je regrette les temps… », comme ici, mais en plus systématique, les « C’était le temps…. ». Dans « La peau des rues », également de 1991, c’est encore à Rimbaud qu’il en appelle à travers ces « escapades des jeunes aventuriers à la recherche des Monts de la Lune et des sources du Nil, faisant escale à Chypre, Aden, Harrar et Warambot, après les 400 coups en Ardennes, Paris, Bruxelles, Londres, Stuttgart et jusqu’à Java, dans la saison des illuminations et du mauvais sang, depuis les villes jusqu’à d’autres villes, nouvelles villes, textes nouveaux, lettres nouvelles, alchimie de la coïncidence entre ville et désert, sphère et pyramide, science et silence, profondeur et surface, adieux et retours. » Quant au poème « Cirque d’hiver » où l’on reconnaîtra sans peine le fameux « changer la vie », outre des souvenirs personnels, n’est-ce pas un clin d’œil ou si l’on préfère un hommage au poète d’« Ornières » des Illuminations ?

 

 D’autres textes, en revanche, sont fondés sur le principe de la variation, variation systématique pourrait-on dire, tel le texte « Apéritif ». Si le texte se déroule sur six strophes, les éléments variables sont au nombre de huit et donnent lieu à huit variations. Ainsi on peut établir le canevas suivant : Des personnages -1- nous proposent dans des récipients -2- tels mets -3- arrosés de telles boissons -4- tandis qu’un instrumentiste aveugle -5- joue des airs -6-, puis nous conduisent dans un salon aux murs tendus de -7- dont les fenêtres donnent sur -8-.

Ce qui permet de dresser le tableau suivant :

 
 
 
 
 
 
 
Personnages Récipients Mets Boissons Instrumentistes Airs Murs tendus de Fenêtres donnant sur
Filles corbeilles d’osier biscuits et fruits eaux pétillantes accordéoniste airs à la mode nattes en raphia courts de tennis
Mulâtresses jattes de terre terrines d’yeux de serpents sirops de jus de fruits pianiste chansons anciennes Gobelins orangerie
Soudanaises coupes de palissandre diverses salades vin de palme saxophoniste mélodies sombres soies japonaises roseraie
Esquimaudes cuves de fonte brochettes thé ou café flûtiste appels du vent fourrures patinoire
Garçons plateaux de cuivre tétines de musaraigne vins de Sicile harpiste appels de fauves guirlandes d’orchidées serre
Androïdes bassins de céladon jeunes anguilles cocktails vibraphoniste tintements miroirs héliport
Mexicains gobelets d’or consommé de jaguar punch à la tequila guitariste regrets blocs de houille fournaise
Astronautes miroirs concaves tranches de ces astéroïdes comestibles alcools planétaires organiste appels venus des galaxies tubes luminescents espace nocturne
 
 
 
 

 Ces huit fois huit éléments reposant sur six strophes produisent un effet de ronde qui évoque une sorte d’ivresse.

 

 D’autres textes reposent sur des séries de mots, comme « Agenda » qui combine en fait deux séries comme pour mieux les neutraliser l’une l’autre dans leur recours à un quelconque système fixe ou permanent. Ainsi ce texte se déroule sur les 9 premiers jours de mai. On pourrait alors considérer que ce poème, hommage à la femme parisienne comme chez Breton, se réfère, certes de façon distanciée, aux neuf muses traditionnelles : la fleuriste, la kinésithérapeute, la secrétaire-traductrice, etc. Mais le jeudi 4, on découvre non seulement la bibliothécaire-archiviste, mais aussi la photographe et la maquettiste-imprimeuse ; le vendredi 5, on découvre la puéricultrice-éducatrice, mais aussi l’illustratrice ; le dimanche 7, non seulement l’informaticienne mais aussi l’archéologue. Soit au total 13 figures féminines, c’est-à-dire autant qu’il y a de « stations » dans cette ronde parisienne.

 

 Deux d’entre eux évoquent, à côté du Paris ancien de l’adolescent ou de l’étudiant Butor, le Paris actuel comme nœud de communication, plaque tournante [12] : « Paris-Londres-Paris », le plus long de ces textes, qui raconte un voyage ferroviaire entre les deux capitales européennes, et « Retour de Tokyo », qui évoque le regard neuf posé sur le quotidien après un voyage au Japon dont les « 21 classiques » peuvent tenir lieu ici même, à moins qu’il n’évoque plus justement peut-être la nostalgie du pays si tôt quitté.

 

 Enfin, dans sa sécheresse d’unique dizain (c’est le texte le plus court), le dernier de ces textes : « Spin » (terme qu’on peut traduire par « tournoiement »), renforce cette impression de diversité des textes qui soutient cette notion de « tourbillon » parisien et qui fait si bien pendant à « l’extraordinaire variété »[13] rimbaldienne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 





[1] Peintre et graveur, il est né en 1931. Il a réalisé de nombreux "livres-collages" avec Michel Butor. Il vit et travaille à Paris. En 2008 il fait paraître un CD contenant "le répertoire complet des livres-collages et livres imprimés réalisés par lui-même de 1962 à 2007". Butor y occupe une place très importante. Noctambule, Agenda, Cirque d’hiver, Retour de Tokyo, Après la fête et Pour garder son calme datent respectivement de 1988, 1988, 1989, 1989, 1989 et 1990 et sont réalisés selon le cas à 5, 6 ou 7 exemplaires seulement.

[2] Dessinateur et graveur américain, il est né en 1929 à New York. Il vit et travaille à Paris depuis 1954. Pour avoir un aperçu de ses nombreuses productions en collaboration avec Butor, on se reportera à La Plume et le crayon, Gregory Masurovsky & Michel Butor, catalogue de l’exposition qui s’est tenue au musée Tavet-Delacour de Pontoise du 11 septembre au 7 novembre 2004, Somogy éditions d’art, 2004. Flammes doubles se présente initialement sous la forme d’une estampe manuscrite : La ligne de l’embrasement/l’ardeur de l’interprétation, Paris et Nice, 1984, et a été réalisée en 20 exemplaires plus 3 H.C.

[3] Photographe, il est né en 1945. Il fait la connaissance de Michel Butor à la fin des années 1970. Il vit et travaille à La Ciotat. Paris-Londres-Paris, avec Bernard Plossu, édition bilingue français-anglais, Mission Photographique Transmanche, cahier 1, éditions de la Différence, 1988.

[4] Photographe, il est né en 1949 à Châlons-sur-Marne. Il vit à Paris et Villanova di Bagnacavallo, Ravenna (Italie). Sa rencontre avec Butor date de 1983. C’est le photographe qui a réalisé le plus d’ouvrages avec Butor. Apéritif, avec six photographies de Maxime Godard, éditions Gnêzi d’Marèla, 1987.

[5] Peintre d’origine suisse, il est né en 1923. Il vit et travaille à Paris. Le poème « La peau des rues » a d’abord été publié dans Arthur Aeschbacher, Centre d’art contemporain de Corbeil-Essonne, 1991.

[6] Poète et écrivain français, il est né en 1954.

[7] Peintre, elle vit à Aix-en-Provence. Fourmillement est la seule œuvre qu’elle ait réalisée avec Butor. Elle date de 1989 et a donné lieu à la publication suivante : Fourmillement, Institut français de Londres éditeur, 1990.

[8] Peintre, photographe, graveur et poète, il est né en 1932. Il vit et travaille à Paris et à Nice où il rencontre Butor pour la première fois. Son nom est également associé dans Transit à la partie égyptienne avec « Pique-nique au pied des pyramides ». Le poème « Spin » est paru pour la première ( ?) fois dans Le Génie du lieu 6, avec Henri Maccheroni, éditions Alessandro Vivas, 1991.

[9] On sait que Butor est allé depuis sur les traces mêmes de Rimbaud en Abyssinie comme en témoigne son Dialogue avec Arthur Rimbaud sur l’itinéraire d’Addis-Abeba à Harar, aux éditions L’Amourier, 2001.

[10] « Roman », du recueil Demeny daté du 29 septembre 1870 (voir note suivante). Ce vers ouvre à la fois et clôt le poème : « On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans / Et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade. » Œuvres complètes, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1979, pp.29-30.

[11] Cité par Butor dans « Difficile ascension du Parnasse », Télérama hors série, Rimbaud trafiquant d’âmes, novembre 2004, p.31. Butor commente la lettre du 24 mai 1870 à Théodore de Banville : « Rimbaud, né le 20 octobre 1854, n’a donc pas encore seize ans. Il essaie de se vieillir pour qu’on le prenne au sérieux. »

[12] « Plaque tournante », poème de Michel Butor et texte de Michel Deguy sur Michel Butor à lire dans Michel Butor : Déménagements de la littérature, Presses Sorbonne nouvelle, 2008, pp.17-29.

[13] Dans le dossier L’été Rimbaud, 4. La poésie, par Michel Butor : « Double vie, double vue », L’Express, le 19 juillet 2004 et sur le site de l’hebdomadaire (http://www.lexpress.fr/informations...).

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