Accueil > Au rendez-vous des amis... > Freixe, Alain > Il court il court le souris...
Ce texte a fait l’objet d’une publication aux éditions Poïein entrelacé aux mots de Solange Clouvel sous le titre « Les Béats » en 2015 .
Trois références essentielles : le Christ souriant des îles de Lérins ; l’ange au sourire de la cathédrale de Reims ; la noyée de la Seine…Trois photos du web, sans précisions de droits.
Valberg / Canet-Plage – été 2015
1 –
Il est tant de sourires ! Parmi les derniers en date, je relèverai celui obligé de nos sociétés de contrôle – pure politesse ! « Souriez…vous êtes filmé » dit la millième caméra installée courant février 2015 à Nice. Suspect qui ne sourit pas. Passe, tête baissée.
2-
Je ne parlerai pas de ces sourires dont on sait – à peu près – ce qu’ils disent et quels effets ils cherchent à produire. Même si on pourrait se laisser prendre et oublier Shakespeare qui dans son Hamlet dit : « On peut sourire et sourire et pourtant être un scélérat ».
3-
Le sourire qui m’intéresse tient de ce « signifiant plastique » dont parlait Jean-Marie Pontevia. Il est vrai qu’il est beaucoup plus présent dans les représentations plastiques que le rire. Sera-ce parce que le rire serait plus difficile à rendre tant il est toujours déchirant alors que le sourire est plus linéaire, juste une ligne sur les lèvres, un pli de ciel…tout cela se disloque dans le rire. Le graphisme du sourire est relativement stable. Comme suspendu. Flottant. Et par là plus facilement repérable, figurable.
Quant au souris, lui, comme le furet, il est déjà passé quand s’est installé le sourire. Reste pourtant son rien. M’importe ce qui emporte !
4-
Le sourire, c’est un élan retenu. Parfois une pudeur sauvage comme remontée d’un fond archaïque, l’étrange résonance d’images secrètes, farouchement gardées, caresses enfin sur la lumière des lèvres. Souris qui se dissipe ai moment même où il se déclôt. Et tombe.
5-
Se perd tout ce qui tombe. Ce qui échappe à la main. Pourtant quelque chose demeure dans ce qui tombe. Quelque chose reste de ce qui se perd. De ce qui échappe.
Quelque chose justement comme un sourire. Celui du chat-du-comté-de-Chester, par exemple, vous vous souvenez, ce sourire qui reste, suspendu, flottant, alors qu’aux yeux d’Alice , le chat a disparu ?
Donner visage à ce qui n’en a pas, à ce qui n’est pas fait pour le regard, que j’habille ici d’une référence ne serait-ce pas là l’enjeu de toute représentation affrontée à l’impossible, à l’insaisissable ? Bram Van Velde disait quelque chose comme cela à propos de la peinture.
Et voilà que, chemin écrivant, je retrouve ces mots de Franc Ducros : « Le sourire qui flotte est le sourire de l’air » !
6-
A un moment donné, lorsque Gilles Deleuze parle de l’événement que l’on ne saurait réduire au résultat de son effectuation, il évoque une série d’infinitifs…et parmi eux, le verbe « sourire ». Sourire est un événement « parce qu’il y a en lui, dit Deleuze, une part que son accomplissement ne suffit pas à réaliser. » Ainsi le sourire est comme une réserve, un dépôt de sourires, un arsenal. De même que Montaigne présentait les livres comme des « munitions », de même les sourires pourraient être vus comme des armes pour l’éternité. Non la sempiternalité mais cette éternité dont William Blake disait qu’« elle était amoureuse des ouvrages du temps » et qu’à ce titre, elle les traversait, passait sans s’arrêter jamais. Avec mon ami Raphaël Monticelli, ses passages nous les désignons sous le nom de Madame !
7-
Ambiguïté du sourire : soit il se clôt sur son silence – il reste alors dans cette « imminence d’une révélation qui ne se produit pas » comme l’écrivait Borgès – soit il s’ouvre sur l’inconnu d’une parole.
« L’entretemps » chez Levinas, c’est cette éternité nulle que l’on rencontre dans le sourire de la Joconde : « éternellement le sourire de la Joconde qui va s’épanouir, ne s’épanouira pas ». Dans l’œuvre, il y a aspiration à la vie – « une vie sans vie » dit Levinas. Et son échec ! Celui qui n’émeut pas même s’il a tout perdu le chasseur au carnier plat dont parle René Char.
8-
D’où viennent les sourires ?
Approche 1 :
« (…) nous nous sommes rencontrés…sans nous rencontrer. On a parlé pour n’avoir pas à parler. C’était trop grave en lui, ce qui était gravé. Il n’eût pas permis qu’on y pénétrât.
Pour arrêter, il avait un sourire, souvent, un sourire qui avait passé par beaucoup de naufrages. » écrit Henri Michaux, à propos de Paul Celan.
9-
D’où viennent les sourires ?
Approche 2
J’aime à feuilleter mes vieilles notes. Confiance au hasard, me dis-je. C’est ainsi que je tombe sur des lignes à propos d’un texte de Daniel Dobbels. Il s’agit de Valeska Gert, une danseuse, elle écrivait : « (…) je sens l’immobilité des gens dans la salle, je veux les consoler, un reflet de vie brille sur mon visage, un sourire apparaît qui vient de très loin déjà… »
C’est ce « très loin » qui m’arrête. De quel côté du temps ? Ce versant où la mort même devient vie, ce moment énigmatique, ce tournant – Joë Bousquet a dû esquisser un tel sourire lorsque le temps a tourné sur les nocturnes de Chopin joués par Marguerite long – où mourant à elle-même, la douleur soudain se renverse en douceur. La danseuse alors sort d’elle-même et se tourne, se soucie soudain de ceux qui dans le noir de la salle, stupéfiés, sont pris et attendent…le sourire vient consoler de cette mort que, spectateurs, ils ne désiraient pas.
De quoi sourit-elle, la danseuse ? Peut-être de l’insignifiance même de cette mort ?
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