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Ce texte a fait l’objet d’une publication aux éditions Poïein entrelacé aux mots de Solange Clouvel sous le titre « Les Béats » en 2015 .
Trois références essentielles : le Christ souriant des îles de Lérins ; l’ange au sourire de la cathédrale de Reims ; la noyée de la Seine…Trois photos du web, sans précisions de droits.
Valberg / Canet-Plage – été 2015
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Sur quel versant se tiennent les sourires ?
Approche 1 :
Nous sommes dans un roman de Jean-Marie Barnaud Aral paru aux éditions de l’Amourier. Mariette, une des deux héroïnes évoque les yeux du christ au mont des oliviers, « ouverts sur les déserts de l’abandon ». Elle déclare d’une manière surprenante : « je connais le langage de tels yeux. Parfois, ils s’animent du sourire de l’autre monde ». Elle poursuit en expliquant que « le sourire de l’autre monde », c’est celui de Simha Rotten, dit Kajik, du ghetto de Varsovie dans le film Shoah de Claude Lanzman qui finit par émerger alors qu’il vient d’évoquer, tas sur tas, des paroles noyées d’horreur : « une sorte de sourire d’ange sur son visage, écrit Jean-Marie Barnaud, se dessine légèrement et comme en surimpression, si légèrement qu’il est à peine perceptible, comme si un vent léger passait soudain sur tout »…« parfois, dit Mariette, le malheur est si grand, l’injustice est telle qu’ils passent le dicible. On ne peut que sourire. On est simplement dans le malheur. Dans la nudité du malheur. »
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Sur quel versant se tiennent les sourires ?
Approche 2 :
Imaginons un lait calcaire, appliqué, il va prendre et durcir pour donner naissance à une image. Où l’on verra la mort ressembler à la vie. Pas l’imiter mais éloigner la vie, la rendre hors de toute prise…Le sourire de « l’inconnue de la Seine » ressemble à celui de la jeune noyée, vie disparue . Et pourtant : « Adolescente aux yeux clos, mais vivante par un sourire si délié, si fortuné (voilé pourtant) qu’on eût pu croire qu’elle s’était noyée dans un instant d’extrême bonheur » (Maurice Blanchot, Une voix venue d’ailleurs, Sur des poèmes de Louis-René Des Forêts).
Et Rilke, dans Les Cahiers de Malte Lauris bridgge : « Le montreur devant la boutique duquel je passe tous les jours a accroché deux masques devant sa porte . Le visage de la jeune noyée que l’on moula à la morgue, parce qu’il était beau, parce qu’il souriait, parce qu’il souriait de façon si trompeuse, comme s’il savait. »
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A considérer le christ souriant de l’Abbaye de Lérins, le sourire de « l’inconnue de la Seine », celui de Kajik, celui de paul Celan pris dans le regard d’Henri Michaux, celui de Valeska Gert, du Bouddha et on aurait pu en ajouter bien d’autres dont bien sûr celui de l’ange qui est à Reims et dont Robert Antelme disait….…on peut se demander si ces sourires là ne se tiendraient pas sur cet adret du consentement « qui ne prend pas mais qui donne », comme l’écrivait Heidegger à la fin du Chemin de campagne , ceux d’un abandon à l’abandon, le fait de s’en remettre à ce qui vient…surtout si c’est rien qui vient ! Et que cela reste à dire.
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Le sourire est seul. Pauvre, finalement. Sans signification puisque ce qui fait la signification, c’est la relation que telle ou telle chose entretient avec les autres choses, ses entours.
Il est sens, si le sens est émergence. Déclosion.
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Il est des sourires dont on sait ce qu’ils disent et quels effets ils cherchent à produire. Traces, les sourires se résolvent en des types comme tels caractéristiques, relevant du connu. Mais du sourire/déclosion (marque physique d’un au-delà du physique) on ne sait jamais ce que ça dit alors même que ça dit, que ça doit dire quelque chose.
L’âme (ce non-perceptible, cet insaisissable) passe dans ce sourire. Elle est la passante du sourire. Le sourire/déclosion me place devant l’inconnu. Alors, si l’on se souvient de René Char, on peut vivre !
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Il y a toujours une ombre sur le sourire. C’est pourquoi il reste toujours à commencer par l’obscur pour que le sourire mette un visage debout !
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Si Anna Akhmatova a pu écrire : « Ma bouche ne sait plus sourire / le vent d’hiver glace mes lèvres », on se souviendra et on aurait aimé pouvoir lui rappeler que dans la préface de son grand Requiem, elle avait su faire naître un sourire sur le visage de « la femme aux lèvres bleuies » qui comme elle, par tous les temps, jour après jour, pendant quelques dix-sept mois, avait fait la queue devant la prison de Leningrad, pendant la terrible période de Léjov. C’est qu’à la question de la femme : « et ça vous pourriez le décrire », elle avait osé un « oui, je le peux ». Elle avait osé défier l’impossible. Elle avait osé dire quelle allait tenter l’impossible d’une image.
Tel est le pouvoir de la poésie. Un sourire. De l’humain, sa chance. Oui, plus tard, et dans d’autres circonstances tout aussi tragiques, René Char aura raison d’écrire que « certains jours, il ne faut pas craindre de nommer les choses impossibles à décrire » !
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Avec la poésie, quoi ?
Peu de choses. Trois fois rien. Quelque chose qui serait de l’ordre de l’émergence. Comme un sourire, cela qui remonte du plus profond du corps quand tout l’organique a reflué. Celui de Maurice Halbwachs mourant selon Jorge Semprun. Du « christ souriant » (XVe siècle) que l’on peut voir dans l’Abbaye Notre-Dame de Lerins dans l’île Saint-Honorat (Alpes-Maritimes). De « l’inconnue de la Seine » dont le cadavre de jeune noyée devenu moulage épanouit un étrange sourire.
Ecrire pour donner chance à cela. Quelque chose comme un espoir de sens. Quelque chose comme un ton, cet ineffable dont la note ne se soutient que de soi. Une résonance où de l’humain se trouverait engagé. Du possible. De l’humain en formation. De la vie. Entre ceci et cela. Dans les interstices du poème. Là où des couteaux d’été ont coupé. Dans les mots.
Un espoir de sens, frontalier. Riverain. Hôte des lisières. Des bords de monde.
+1-
Le jour entrerait à cheval sur les blancs, ces jours entre le tronc noir des arbres, le vent aurait pris le ciel dans ses yeux et c’est un sourire qui donnerait son visage aux derniers pas. On resterait debout, adossé aux lézardes qui, la nuit, font les murs tout près des clairs de lune et qui, dans le matin qui monte, souffrent des étreintes de l’ombre, du froissement des fontaines et des confidences des herbes et des mousses.
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