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JACQUELINE PASCHETTA

LE SOUFFLEUR DE VERRE
© Jacqueline Paschetta

L’aube

Publication en ligne : 5 février 2022

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« Mais le verre de l’aube se brise un peu vite »
Philippe Jaccottet – A la lumière d’hiver

« Chaque mot est un refuge du souffle »
Paul Valet - Paroxysmes

L’aube

C’est un temps mort à gorge tendue, à frisson de roche que déroule le tissage de l’araignée.

Nous sommes ce peu de cendre que défait le printemps.

S’avance ce temps pieds nus sur le sable, chevilles nouées, bras sur la ligne d’horizon, poignets liés, visage amaigri par la succession des vagues.

A pas mesurés, sur le chemin bordé de genêts, taille cintrée de brume, cheveux défaits, lorsque la clameur des montagnes endolorit le chant perdu des ouvreuses d’opéra.

Je m’enivre d’herbes folles, elles sont joyeuses au toucher.

Le carillon m’élève au sommet, c’est une brindille qui fait la force de la forêt.

On raconte que les pays de brouillard sont des pays de légendes, mais le brouillard se dissipe et les elfes disparaissent. Dans le ciel d’azur, les dieux ont laissé des traces et les saintes soupirent encore.

Sur les rives boisées de la Méditerranée du temps des trirèmes, le rameur s’est endormi sur la grève et la biche s’est enfuie.

Les abeilles ont composé le miel le plus doux qui soit des fleurs de bénitier.

Les rochers sont tièdes au soleil d’avril et l’abeille secoue son armure comme un soldat qui rentre au château.
On entre en douce dans l’enceinte fortifiée bâtie de fougères et d’ancolies.

Le lac n’est pas loin, l’été on ira écouter le chant des pierres rousses dans l’écho des éboulis.

La flûte traverse le champ d’asphodèles et le vent caresse son flanc de bête traquée.

Dans ce jardin les tilleuls se promènent et les moineaux sont plantés là.

Dans le défroissement de sa robe et des nappes brodées, une sandale fut laissée sur le seuil.

La pulpe du soleil au bord des lèvres, un orage est annoncé, c’est le bruit du printemps qui court.

La nuit s’éclipse mais il reste du noir dans les nuages, c’est mal effacé, dit l’enfant qui use sa gomme comme un laboureur sa charrue.

Ce brin d’avoine dans la fissure du mur raconte l’histoire de la peste au Moyen âge et le vol des étourneaux l’invasion des barbares.

On n’arrête pas le temps, on le caresse dans le sens du poil comme un chat.

L’histoire attend toujours près de la source, au bord du chemin où poussent les pensées sauvages, sur le caillou, dans la pâleur de l’aubier et l’incandescence du feuillage.

Un couple de tourterelles a fait son nid entre deux persiennes repliées comme deux grandes ailes striées d’azur.
Derrière les nuages, il y a un autre ciel, ce n’est pas celui qu’on voit, c’est un paravent chinois qui déploie ses ailes.

La ville a retrouvé sa source, je l’ai vue surgir entre les rochers et se jeter nue dans la mer.

Les renards s’aventurent aux abords des villes. Les rivières dévalent, fissurent le bitume qui les a endeuillées. Sur la place, un marais remonte à la surface, les flamants roses ne vont pas tarder à s’y poser.

On entend un volet claquer, c’est le vent qui donne une gifle à celui qui l’a blessé.

Traverser le temps lorsque le chant dure et que les arbres dissimulent à foison le combat des ancêtres.

J’ai toujours présent en mémoire l’air du siffleur d’auroch, la peinture des cavernes et la poussière des marbriers.

Vous gravissez les monts et merveilles et gravez sur la roche la figure du sorcier.

Le printemps ? Vous riez ! C’est un ciel qui crève d’ennui à trop glisser sur la neige.

Il s’est embarqué sur le fleuve. Le temple est en ruines, mais la statue frêle et dévêtue l’attend. Il a posé ses doigts sur le marbre où quelques gouttes de pluie ont parfumé ses lèvres. Il est descendu sur la rive, la pierre a basculé, une épine de rosier l’a retenue.

Acceptez l’offrande, elle fleurit, il n’est de sauvage que la parole maudite, la blancheur de l’effraie et le battement monotone de l’orage.

L’instant m’échappe et pour l’auréole, vous repasserez, je n’ai plus assez d’or ni de paille dans les cheveux.

L’alouette ressasse à force de miroirs brisés. Elle en a assez qu’on la considère comme une écervelée.

Il me semble que nous l’avons connu ensemble, ce rieur et ce ravi, cet innocent et cet intrépide, ce baladin et ce danseur de corde. Il est mort ce matin d’un faux pas dans l’azur.

Nous étions libres et beaucoup d’années perdues devant nous, de temps ramassé dans nos poches. Les ornements se sont déplacés et dans l’embrasure des portes, des pensées brûlent encore. Mais le sable a fait grincer les gonds, le vent claquer les volets. La peinture s’écaille comme les pelures d’un fruit. On a retrouvé des fragments de musique sous les dalles du sentier. Le portail rouillé frisonne sous la pluie, les églantiers l’ont recouvert.

Un jour, sur le sentier qui mène à la vieille chapelle, ils seront unis pour s’éclipser en douceur et saluer l’oracle.

Il est un coffret en bois de cèdre enfoui sous les ronces et gardé par un faune. La clé fut égarée un jour d’orage et nous sommes arrivés en retard à l’opéra.

Nous sommes sur la tour, les drapeaux des conquêtes ont perdu leurs couleurs. Une colombe a rassemblé ses effets et s’en est allée nicher loin de l’escarmouche.

Soyez dès l’aube au bord du chemin qui mène au lac, lorsque l’écureuil descend du noyer, la tourterelle au col noir s’épouille et un reste de soleil de la veille dans le creux du rocher se mêle à la rosée.

Le sentier s’est dérobé dans les bruyères. Un vol de perdrix, le bruissement d’une fourrure, une pierre qui roule et puis soudain le bourdonnement de la rivière en contrebas.

Ce torrent, je l’ai vu s’agenouiller devant la fleur tombée, ralentir sa course au passage du hérisson, tourbillonner avec les feuilles d’automne, ravir un rayon de lune pour servir de miroir au roitelet.

L’escapade est notre part invisible, après tant d’années les bords des nuages sont à peine rouillés.
Et vous voici dévoilés, éclaboussés par les eaux vives, nous avons survécu à la dérobade.

Un fifre a joué la chanson des courses folles dans le ruisseau et le village s’est ébroué comme un chevreau surgi des broussailles.

Ce que vous pensez n’a plus cours, c’est de l’histoire ancienne. Vos songes s’effilochent, ils sont d’une paroisse que le temps menace à chaque saison. Vous voyez bien que le toit fuit, les hirondelles ont fait leur nid dans les entremets et la perle noire est tombée l’été dernier dans une flaque d’eau.

Vous avez joué ce jour-là sur la place de l’église. C’était une chanson d’un temps révolu, les passereaux s’en souviennent, ils vous ont soufflé l’air.

J’ai ouvert les fenêtres et tout est entré, l’odeur brûlée des racines, le feulement du torrent, le souffle âcre du vallon.

Un liseron, tandis que je lisais, a été semé par les oiseaux, le voilà grimpé à l’assaut des murs, tache mauve sur la pierre, il s’écrie, je ne passerai pas l’hiver.

Ce bleu qui suinte entre les roches, ce n’est pas la mer, ni la rivière, encore moins l’océan, c’est une coupure dans le pétale que l’abeille répare.

Sur la fraîcheur des tomettes, le chat soupire. C’est une fantaisie en robe de deuil.

Dans le couloir, le glissement des pas de la servante au sourire denté de lierre. Les confidences se disent lorsque le soir balaye trop tôt la poussière du jour.

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