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THIERRY RENARD
André Breton et moi
à la mémoire d’Alain Jouffroy
« La poésie se fait dans un lit comme l’amour
Ses draps défaits sont l’aurore des choses
La poésie se fait dans les bois »
André Breton, Sur la route de San Romano,
in Signe ascendant
C’est une belle et déjà longue histoire, qui remonte aux temps éloignés de l’adolescence. J’ai commencé par les poèmes. Quatre d’entre eux, au moins, m’ont rendu à la vraie vie, qui échappe toujours à l’ordre établi. Et ils m’ont aussi libéré de mes lourdes chaînes. Cela veut dire qu’ils m’ont autorisé à emprunter quelques chemins de traverse et à poursuivre sur le papier mes expériences de poésie vécue. Certes, il y avait eu Rimbaud, auparavant, mais son œuvre avait été trop brutalement interrompue. Breton et les surréalistes de la première heure ont prolongé le geste que le jeune Arthur n’a jamais pu achever. Rimbaud avait ouvert pour moi une voie, royale bien sûr, mais qui demeurait sans issue. Breton et ses amis ont continué, avec ferveur, l’aventure.
Les quatre poèmes que je garde précieusement en mémoire sont les suivants : Union libre, Sur la route de San Romano, Fata Morgana et Ode à Charles Fourier. Leurs titres sont, à mes yeux, suffisamment évocateurs ; ils invitent, d’emblée, à la lecture. Et puis sont arrivées dans ma vie les grandes proses, Nadja et L’Amour fou, surtout. Le style était là. Affirmé. J’allais peu à peu pouvoir marcher durablement, et d’un bon pas, sur les hautes cimes du Merveilleux. Enfin, deux ouvrages, Les Pas perdus et Perspective cavalière, sont venus couronnés le tout et s’asseoir à ma table. Je relis, presque chaque année, les poèmes cités ainsi que Les Pas perdus, recueil qui retrace avec panache et insolence les premières années du surréalisme.
Je n’oublie pas les autres œuvres dont, particulièrement, les Manifestes du surréalisme et les Entretiens avec André Parinaud qui m’ont également accompagné sur la route à maintes reprises. Les Manifestes mêlent théories et pratiques et ne sont pas privés d’humour – noir, pour l’occasion. Ils définissent avec éclat, sans une certaine démesure, non le cadre à suivre, mais plutôt les contours de l’écriture de création, ainsi que les détours par lesquels le surréalisme s’est élevé dans la nuit de l’Homme après toutes les horreurs de la Première Guerre mondiale. Les Entretiens, bien plus tardifs, sont une manière de testament et témoignent d’une époque aujourd’hui révolue.
Quant aux positions politiques des surréalistes, et d’André Breton en particulier, je me sens pleinement en accord avec celles qui ont su réveiller en moi le libertaire qu’au fond je suis depuis toujours. Et il y a cet internationalisme sans faille dont je suis proche et dont, d’ailleurs, je me sens en ces temps actuels l’un des orphelins malheureux. André Breton ne m’a jamais paru antipathique et, malgré quelques divergences qui ont pu parfois l’opposer à Albert Camus (ceux qui me connaissent un peu savent combien j’admire l’auteur de L’Envers et l’Endroit), je n’ai jamais été troublé, voire choqué, par ses paroles et par ses actes. Avec Camus, ils ont mené, en faveur de la justice et de la liberté, de nombreux combats communs.
J’ai souhaité retenir d’André Breton seulement le meilleur. Les querelles, les exclusions, au sein du mouvement, appartiennent désormais au passé. Et nous savons bien que nul n’est irréprochable. Breton compte parmi la dizaine d’auteurs ayant comblé mon existence et nourri mes plus folles espérances. Il a si souvent apaisé ma soif de découverte. Et, pareillement, il m’a indiqué le plus court chemin pour se rendre sur les terres, fertiles, de l’imaginaire et du subconscient. Il m’a en homme libre, avec de rares autres, ouvert les portes de l’expression dans toute sa diversité.
Après lui j’ai tenté, à mon niveau, de changer la vie et de transformer le monde.
Saint-Julien-Molin-Molette, le 1er mai 2023 ; Vénissieux, le 2
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