Accueil > Au rendez-vous des amis... > Butor, Michel > La germination des cyclades
MICHEL BUTOR
Ce texte se présente comme une réponse à une série de questions que j’avais posées à Michel Butor à propos du travail de Leonardo Rosa.
On le trouvera dans les Rossignols du Crocheteur...
Michel Butor l’a intégré au volume X de ses oeuvres complètes à paraître aux éditions de La Différence.
C) Signes
Le papier chassé, froissé, exclus, rescapé, ou d’autres épaves sauvées comme lui, pouvait comporter des écritures dont on peut réserver, repêcher les fragments. Ainsi les papyrologues reconstituent les documents de la Mer morte, ou les chirugiens des palimpsestes découvrent peu à peu les liens entre les bribes déchiffrées.
L’écriture ancienne révèle une vie, qu’elle soit manuscrite ou imprimée par quelque presse ou pochoir. Elle se concentre en la signature dont les fragments peuvent s’envoler, se disperser pour se reconstituer comme les corps au Jugement dernier. Répartie en divers fragments elle désire sa réunification, mais à travers les baptêmes qui lui avaient manqué, les onctions, les épreuves. Elle devient visa pour une vie différente, graine pour une floraison prochaine.
L’île de Délos errait autrefois sur la mer comme un radeau peu consistant, mais Zeus l’a enracinée si bien d’un coup de foudre pour la remercier d’avoir permis à Latone, la cachée, de donner naissance au Soleil et à la Lune, qu’elle est devenue le centre oraculaire d’une fleur d’îles. Dans les pétales cyclades, les habitants tracent les ombres de cette fleur pour consolider leur maison et leur existence. Des fragments de ces peintures se cherchent sur les épaves errantes provisoirement fixées. On raconte que les habitants de Délos ont été métamorphosés en grenouilles pour avoir manqué de respect à la mère obscure des astres lumineux ; ils sautillent désormais coassant comme des attachés de direction, dans la nostalgie de leur langage perdu. Nous-mêmes dans nos pélerinages vers les lieux d’émergence de ce qu’on avait oublié, à-demi étouffés dans la corruption de nos marécages, nous cherchons à poursuivre nos métamorphoses et renaissances jusqu’au Jugement perpétuel où nos corps seront glorieux.
De Michel Butor
à Raphaël Monticelli
par courrier
(texte joint à la lettre du 9 avril 1999)
Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.