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RAPHAEL MONTICELLI
Éléments en vue d’une conférence à l’école d’art de Luminy en 1988
Mon regard, disais-je... Aussi loin que je me souvienne j’ai vécu la peinture comme un bouleversement personnel ; sans que j’aie toujours su pourquoi ce bouleversement se produisait. L’un de mes souvenirs a trait à l’infini plaisir qu’enfant de neuf ans je pris à colorier une structure abstraite que notre maître nous avait demandé de construire de façon plus ou moins aléatoire. Un autre est inondé d’impressionisme et se noie littéralement dans les nymphéas ; les textes, apposés à propos dans le musée du Jeu de paume, ne furent certes pas pour rien dans mon tout nouveau plaisir. Il y a aussi ces après-midis passés dans la pinacothèque de Sienne, dont j’aimais autant les tableaux que cette étonnante proximité de la rue. C’est les Goya de La Quinta incroyables ou inconcevables, en ce sens que l’on peine à imaginer ce que physiquement constituent ces fresques ; c’est les Holbein de Bâle, les Cranach de Prague, les Léonard de Vinci... Les Léonard... Ils ont, plus que les autres, constitué la figure habituelle de l’énigme. Et de penser à Léonard me conduit à ce qui vous paraîtra peut-être paradoxal, à parler de Noël Dolla. Et croyez bien que je suis au coeur de notre question des enjeux de l’art.
Formé à l’art par les livres de vulgarisation et les reproductions ; frappé par les oeuvres des musées, sensible aussi bien au trecento et au quattrocento qu’aux flamands et aux impressionistes, amoureux de Dürer, me voici, par les bonnes grâces de Marcel Alocco, en contact avec des pratiques contemporaines... Plus précisément Marcel me propose un jour de rencontrer un jeune peintre pour qui je pourrais peut-être faire une préface... Il me donne l’adresse, au bd Risso, dans une mansarde. Je m’y rends. Je ne vois que des tissus grossièrement teints étendus sur des séchoirs. Dans un coin de la cuisine une lessiveuse bouillonne de couleur. Et Noël Dolla me regardait regarder. J’ai regardé. Et quand il m’a demandé ce que j’en pensais je suis resté sec. Je n’en pensais rien. Rien dans mon expérience de l’art ne me permettait de penser quoi que ce soit de ce que je voyais. J’étais littéralement aveuglé (ébloui ?) et sans voix. Je lui ai traduit ça en lui disant que je ne voyais vraiment pas en quoi tout cela pût être de l’art. Il a paru très heureux sinon de ma réponse en tout cas de ma franchise, et m’a proposé d’en parler... Notre dialogue a duré des années. Et j’ai eu cette chance d’engager ce dialogue avec d’autres artistes. Je ne l’ai jamais cessé.
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